Ski freestyle : « Si je pouvais être le premier champion olympique en big air… », glisse Antoine Adelisse

INTERVIEW DU LUNDI A 25 ans, Antoine Adelisse sera l’un des favoris des JO de Pékin, en février 2022

Propos recueillis par Nicolas Camus
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Antoine Adelisse le 19 mars 2021 à Aspen, au Colorado.
Antoine Adelisse le 19 mars 2021 à Aspen, au Colorado. — Tom Pennington / Getty Images / AFP
  • Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu du moment. Cette semaine, place au skieur freestyle Antoine Adelisse.
  • Le Nantais de 25 ans, spécialiste du big air mais également performant en slope style, prépare les JO de Pékin (du 4 au 20 février 2022) avec beaucoup d’ambitions.
  • Après des années compliquées et des échecs olympiques en 2014 puis 2018, Adelisse a su se hisser au plus haut niveau.

Ce n’est pas le début de saison qu’il avait espéré, mais Antoine Adelisse n’en tire « aucune frustration ». Le skieur freestyle, vainqueur des X-Games en 2021 et médaillé d’argent l’année dernière en big air, n’a pas réussi à se qualifier pour la finale de la première étape de Coupe du monde disputée à Chur ( Suisse), vendredi. Cela n’ébranle en rien sa confiance, lui qui fera partie des favoris des Jeux olympiques d’hiver de Pékin (du 4 au 20 février 2022), aussi bien dans sa spécialité qu’en slopestyle.

Arrivé samedi en Autriche, où aura lieu la prochaine compétition courant novembre, le Nantais de 25 ans se sent ces derniers mois dans la meilleure période de sa carrière, lui qui a connu de nombreuses blessures et qui était passé à côté à Sotchi et Pyeongchang.

Dans quel état d’esprit êtes-vous à l’entame de cette saison olympique ?

Je me suis hyper bien. Vraiment. J’ai fait un gros break cet été, pendant presque six mois je n’ai pas mis les skis. Ça m’a fait du bien, parce que j’étais très impatient de retrouver la neige, les entraînements, mes sensations. Ça s’est fait très rapidement, j’ai fait un des meilleurs entraînements de ma vie dès le premier jour. Donc très content, et très excité par cette saison qui arrive, avec les JO bien sûr mais aussi d’autres échéances où j’ai de gros objectifs.

Vous avez fait quoi pendant ce break ?

Je me suis pris de passion pour la cuisine et la menuiserie. Rien à voir avec le ski ! J’avais besoin de couper complètement et me plonger dans quelque chose de différent, tout en suivant la préparation physique habituelle. La cuisine est un peu liée au sport, puisque bien s’alimenter fait aussi partie de notre métier, et la menuiserie c’est une passion d’enfance qui m’est revenue. J’ai adoré cette créativité, ce renouveau dans un environnement différent de celui du sport. Je me suis impliqué à fond, et ça m’a relâché mentalement.

Là, j’aborde cette saison vraiment dans de bonnes dispositions. J’ai rangé les outils et les couteaux de cuisine, j’ai la tête complètement au ski. C’est rare que je ressente un aussi grand bien-être, donc je pense que c’était un bon choix.

Est-ce que l’approche des JO en fait une saison particulière ?

Oui, c’est une saison olympique, mais je ne vais pas m’en faire plus que ça. La pression médiatique commence à arriver, je sais que je vais être attendu, mais je vis ça tranquillement. Ce seront mes troisièmes Jeux, je sais que je suis capable de bien faire, si ça marche, ce sera super, si ce n’est pas le cas ce ne sera pas la fin du monde. Je ferai tout mon possible pour gagner un titre, mais ça reste le sport, avec ses imprévus.

Vos deux précédentes participations ne sont pas de bons souvenirs. Qu’avez-vous mis en place pour mieux aborder cette édition ?

Les Jeux c’est tous les quatre ans, et quatre ans c’est long dans la vie d’un athlète. Beaucoup de choses se passent entre. Ce seront mes troisièmes Jeux et il n’y a pas eu le même Antoine sur chacun. A Sotchi en 2014, c’était le premier Antoine de 17 ans, qui s’était fait submerger par l’événement et qui n’était pas forcément au niveau. Le deuxième Antoine en 2018 était trop obnubilé par le résultat. Je me suis un peu effondré sous la pression.

Là c’est une troisième version de moi-même, et je pense que c’est la meilleure. Ces deux dernières saisons, j’ai compris mon mode de fonctionnement et ce qui fait que je suis performant. En plus on a maintenant deux épreuves, avec l’arrivée du big air dans lequel j’ai les meilleurs résultats. Le fait qu’il y ait ces deux épreuves me plaît bien, je me dis qu’il n’y a pas qu’une seule chance. J’ai appris à relativiser. Je suis un compétiteur, je vise la victoire là-bas, mais je reste très terre à terre.

Antoine Adelisse lors des qualifications de l'épreuve de slopestyle aux Jeux olympiques de Pyeongchang, le 18 février 2018.
Antoine Adelisse lors des qualifications de l'épreuve de slopestyle aux Jeux olympiques de Pyeongchang, le 18 février 2018. - Gregory Bull / AP / Sipa

 

Vous vous êtes fait aider pour en arriver là ?

J’ai travaillé avec un préparateur mental, qui est presque devenu mon psychologue. Il y a deux ans, j’étais dans une phase compliquée de ma vie, côté ski ça n’allait pas, j’enchaînais les saisons blanches à cause de nombreuses blessures, et ensuite j’ai eu des problèmes personnels. J’étais au fond du trou, parce que tout ça avait des conséquences financières. Quand on n’a pas de résultat et pas d’aide de notre Fédération, on est vraiment mis au pied du mur.

Ça a été un déclic pour moi. On a bossé sur ce point avec mon préparateur mental, pour que je prenne conscience que j’avais touché le fond et que je n’avais plus rien à perdre. C’est comme ça que je suis remonté.

Ça représente quoi les JO pour un skieur freestyle ? On dit souvent que ce n’est pas forcément le Graal dans ce milieu, avec les X-Games par exemple…

Ça le reste quand même selon moi. C’est là où il y a le plus de retombées médiatiques, où ça marque le plus le sport. Nos premiers JO c’était Sotchi, on l’a vécu comme une belle reconnaissance. On se souvient tous des champions olympiques, pas forcément des derniers champions du monde. Après, on accorde beaucoup d’importance aux compétitions privées comme les X-Games, c’est sûr. C’est une question de perception.

J’ai réalisé mon rêve en les remportant (en big air en mars 2020), mon prochain grand objectif est une médaille olympique. Si je pouvais être le premier champion de l’histoire en big air, j’en serais très heureux.

Comment avez-vous vécu cette montée en puissance parmi les tout meilleurs, ces deux dernières années ?

Rien ne rend plus heureux. J’étais dans une position vraiment difficile, j’aurais pu arrêter, et j’ai décidé de continuer, de tout donner pour que ça marche. C’était un gros pari, je suis très reconnaissant (il cherche ses mots)…

Est-ce qu’on sent qu’il y a un truc qui se crée à un moment, une sorte de déclic ?

Pour moi il y a un événement marquant, c’est mon retour sur un podium en Coupe du monde (en décembre 2019), avec un saut unique au monde, que personne n’a encore refait. C’est mon saut, je l’ai créé, et il m’appartient pour l’instant. En ce sens j’ai marqué mon sport avec ça, et j’en suis très fier. Derrière, ça a été exceptionnel pour moi. En ayant été au fond avant, tu apprends à remercier tout ce qui se passe. Tu sens quelque chose, c’est assez dur à décrire. Tu sens que ton rêve de gamin est en train de se réaliser.

Antoine Adelisse lors des championnats du monde freestyle, catégorie slopestyle, dans la Sierre Nevada, le 19 mars 2017.
Antoine Adelisse lors des championnats du monde freestyle, catégorie slopestyle, dans la Sierre Nevada, le 19 mars 2017. - Felipe Passolas / Sipa

Comment est-ce qu’on invente de nouvelles figures en freestyle ? De l’extérieur, on a l’impression que tout existe déjà…

On a toute une phase de création. Dans notre discipline, on est vraiment libres de faire ce qu’on veut. La seule règle est d’avoir des skis. Ensuite, la manière dont on saute est propre à chacun. Tout le monde essaie de trouver sa petite touche personnelle, qui va le démarquer.

L’aspect création se travaille hors de l’hiver. Des fois ça vient en regardant une vidéo, en se disant que telle chose peut fonctionner et en faisant un peu différemment, ou alors on part de rien de tout et on tente un nouvel axe, un nouveau grab (quand on attrape son ski avec sa main). Cet aspect créatif, artistique, est ce qui me plaît le plus dans mon sport. Je veux faire un truc qui me ressemble, unique.

C’est un passage obligé pour les JO ?

Ouais je pense. Cette démarcation, si elle combine technique, style et originalité, c’est celle qui va faire grimper le score, c’est sûr. Les spectateurs comme les juges veulent voir à la première place la personne qui a un truc en plus que les autres. Je prépare quelque chose pour les Jeux, je travaille beaucoup dessus.

Quand on en tient un, on se dévoile avant parce qu’il faut s’entraîner ou alors on le garde au chaud ?

Ah non, on le garde ! L’idée est de créer la surprise, c’est ça qui fait monter l’adrénaline, et l’impact qu’il va avoir auprès de tout le monde. Je garde ma préparation secrète à ce niveau-là. Je le sortirai au moment où il le faut, si les conditions sont favorables.

Vous venez de Nantes, ce qui n’est pas banal pour un skieur. Est-ce que cela fait de vous un skieur freestyle différent ?

(Il réfléchit) Oui, je pense, déjà parce qu’il n’y a personne qui skie dans ma famille. Ça m’a aidé dans le sens où je n’ai pas été le fils d’un moniteur ou d’une monitrice, mes parents ne m’ont jamais forcé à faire ce que je fais aujourd’hui. Ça m’a apporté une vraie liberté d’expression et d’implication dans mon sport. Ils m’ont dit de faire ce que j’avais envie, d’y aller à fond, qu’ils m’aideraient du mieux qu’ils pourraient. Cette liberté a été une chance, je leur en suis très reconnaissant. Je vois beaucoup de cas où ça ne s’est pas passé comme ça, et ça ne fait pas des sportifs épanouis.