Eau libre : « Je nage au milieu des méduses pour m’habituer à leurs piqûres » , raconte Stève Stievenart, nageur de l’extrême

INTERVIEW DU LUNDI Le Nordiste est devenu le premier Français à avoir réussi la traversée de la Manche aller-retour et du Loch Ness à la nage

Propos recueillis par François Launay
Stève Stievenart est le premier Français à avoir réussi la traversée de la Manche aller/retour
Stève Stievenart est le premier Français à avoir réussi la traversée de la Manche aller/retour — Hellio
  • Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu du moment. Cette semaine, place à Stève Stievenart, nageur de l’extrême, qui est devenu le premier Français à réussir la traversée de la Manche en aller-retour mais aussi celle du mythique lac du Loch Ness.
  • Surnommé « le phoque » en raison d’un régime alimentaire bien particulier, le nageur réalise des exploits dans des conditions extrêmes.
  • Le Nordiste revient sur son incroyable parcours.

A 44 ans, Stève Stievenart a déjà eu plusieurs vies. Passionné de sport depuis toujours, le Nordiste a excellé dans plusieurs disciplines. Marathonien, ex-champion du monde de jet-ski, pilote de rallye, il s’est lancé dans la nage extrême en eau libre il y a cinq ans. Et depuis, il accumule les exploits.

Premier Français à traverser la Manche à la nage en aller-retour en 2020, Stève est aussi devenu cette année le premier Tricolore à réussir la traversée du Loch Ness après avoir déjà nagé dans les eaux glacées du lac Baïkal et sous les ponts de Manhattan. Un parcours hors normes pour celui qui n’aimait pourtant pas vraiment nager à la base. Rencontre.

Stève Stiévenart, le nageur de l'extrême
Stève Stiévenart, le nageur de l'extrême - Hellio

Comment êtes-vous devenu un nageur de l’extrême ?

A la suite d’une séparation en 2016, j’ai fait une dépression. Rien n’allait dans ma vie et je suis vraiment descendu très bas. Economiquement, je ne pouvais plus payer mon loyer et j’ai vécu un an dans un hangar sans chauffage, ce qui m’a servi pour la suite car ça m’a appris à gérer le froid. Pour sortir de cette situation, il a fallu que je m’accroche à quelque chose. Je me suis alors demandé quel était mon rêve. Et en fait, depuis tout petit, j’étais fasciné par ces nageurs qui traversaient la Manche. Ça me semblait impossible à réaliser mais étant au plus bas du plus bas, je me suis dit que je n’avais rien à perdre et je me suis donc lancé là-dedans.

Comment vous vous y êtes pris ?

Je savais qu’il y avait plus d’Anglais que de Français qui tentaient la traversée pour des raisons culturelles. Du coup, j’ai pris le ferry et j’ai rejoint le club de Douvres où ça a matché tout de suite avec Kevin Murphy. A 73 ans, c’est une référence de la discipline car il a déjà traversé 34 fois la Manche à la nage. Il m’a pris sous son aile et est devenu un peu mon père spirituel. Je lui ai dit que je nageais comme une clé de douze (rires) mais que je voulais qu’il m’apprenne à traverser la Manche. Et quatre mois plus tard, j’ai réussi une première tentative dans des conditions dantesques en mettant 21 heures pour rallier Douvres à Calais. C’est bien mais dans la tête, je voulais déjà devenir le premier Français à réaliser la traversée aller-retour. Ce que j’ai finalement réussi à faire le 12 août 2020.

Steve Stiévenart avec son entraîneur Kevin Murphy
Steve Stiévenart avec son entraîneur Kevin Murphy - Hellio

Les règles sont très strictes pour cette traversée…

Oui. Les combinaisons sont interdites. On nage dans la mer en maillot, bonnet de bain, lunettes de nage et c’est tout. On a juste le droit de se mettre de la vaseline sur le corps pour éviter le frottement du sel de mer. On n’a pas le droit non plus de toucher le bateau d’assistance pendant la course, y compris au ravitaillement qu’on nous envoie via une corde.

Vous avez dû grossir pour devenir nageur en eau libre. Pourquoi ?

En fait, j’ai voulu compenser mes carences techniques comme le manque de vitesse par mon adaptation à l’élément. Pour traverser la Manche, il faut prendre 7 à 10 kg par rapport à son poids de forme. C’est indispensable pour des raisons physiologiques. La température corporelle normale d’un être humain est de 37 degrés. Mais quand vous nagez dans une eau à 15 degrés ou moins, vous brûlez énormément de calories pour rester à votre température. Du coup, si vous n’avez pas assez de réserves, c’est compliqué même si vous êtes un excellent nageur. Par exemple, il y a quatre ans, des nageurs de l’équipe de Michael Phelps sont venus nager dans la Manche. Ils allaient très vite mais ils ont tenu cinq heures avant d’abandonner. Ils étaient trop secs et au bout d’un moment, le froid a eu raison d’eux.

On vous surnomme le phoque. Pourquoi ?

Ça vient des Anglais qui m’ont surnommé « Steve the Seal ». En fait, quand je m’entraînais avec eux, je faisais une saturation de la bouffe anglaise aux ravitaillements. Au bout de dix heures à bouffer des Jelly Belly et des gâteaux au chocolat, j’avais des brûlures d’estomac terribles. Je n’arrivais plus à manger ça. J’ai donc décidé de mettre en œuvre le régime des phoques, des animaux que je connais bien. J’ai donc fait des réserves de poisson gras (harengs, maquereaux, sardines…) ce qui me sert de carburant pour les longues traversées. C’est comme ça que je suis passé de 63 kg à 110 en l’espace de quatre ans. Quand je suis en préparation, je mange un kilo de poisson par jour. C’est un gras qui est assimilé rapidement par l’organisme. Et quand je suis arrivé en Angleterre avec mes poissons au ravitaillement, ils ont commencé à m’appeler le phoque.

Comment fait-on pour rester 35 heures dans l’eau sans dormir ?

Ça a été très difficile mais j’ai tout simplement appris à ne pas dormir. J’ai une capacité aujourd’hui à rester actif pendant 48 heures. Je ne prends pas de café mais je bois beaucoup de thé à base de gingembre frais par exemple. Il faut dire qu’à la différence de la course à pied ou du vélo où on peut s’arrêter pour se reposer, c’est impossible à faire dans l’eau. Si je m’arrête, la course est terminée pour moi. Si tu prends le départ, tu ne t’arrêtes qu’à l’arrivée. C’est aussi pour ça que j’ai appris à porter des lunettes de nage pendant 40 heures en dormant six mois avec. Mon globe oculaire a fini par s’y habituer. J’ai aussi arrêté les douches chaudes et je ne me lave plus qu’à l’eau froide. C’est une adaptation permanente. On peut penser que je suis barré mais tout se joue à des petits détails.

Steve Stievenart dans les eaux de l'Hudson à New York
Steve Stievenart dans les eaux de l'Hudson à New York - Hellio

Quelle a été la traversée la plus compliquée ?

Le Loch Ness (37 km) était très particulier. L’eau est noire, tu n’as aucune visibilité. C’est très angoissant. Quand tu mets ta main dans l’eau, elle disparaît. Et quand la nuit tombe, tu es dans le noir total à l’exception de la petite lumière du bateau qui clignote. La tension est palpable. Il y a vraiment quelque chose de très particulier dans ce lac. C’est hyper angoissant. C’est d’ailleurs pour ça que peu de nageurs arrivent à traverser le lac. La traversée du lac existe depuis 1966. Et en 55 ans, seulement 25 personnes ont réussi à aller au bout. Je suis le 26e. C’est vraiment une course difficile.

Steve Stiévenart dans les eaux du Loch Ness
Steve Stiévenart dans les eaux du Loch Ness - Hellio

Quelle a été votre plus grande peur ?

Pendant la traversée de la Manche, j’ai été pris en pleine nuit dans un filet de pêche qui dérivait. Ma tête et mes bras se sont retrouvés coincés. J’ai eu 30 secondes, une minute de gros stress. Car si le bateau venait m’aider, la traversée était terminée. J’ai réussi par miracle à me dépatouiller pour pouvoir repartir.

En pleine mer la nuit, t’as aussi des coups de stress car plein de bestioles viennent te toucher dans l’eau. Mais on est obligé de composer avec les éléments. Par exemple, on s’entraîne à nager dans des bancs de méduses pour s’y habituer. J’ai été piqué 60 fois lors de la traversée de la Manche. 90 % se passe dans la tête car ça ne se passe jamais comme tu veux. C’est pour ça que je fais beaucoup de méditation et que je parle aux éléments avant de tenter une traversée. Je leur annonce ma venue en leur disant que je suis là en tant qu’ami. Ça peut paraître irrationnel mais c’est la méthode qui me permet d’enlever une partie de mes peurs.

Quel regard jetez-vous aujourd’hui sur ce que vous avez accompli ?

Ça donne beaucoup d’espoir. Je suis l’exemple même qu’on peut rebondir après avoir été au fond du trou. Tout ça m’a permis de sortir la tête de l’eau. Je travaille désormais pour Hellio, mon sponsor principal. Je travaille aussi avec des scientifiques du monde entier qui travaillent sur ma résistance dans l’eau en analysant par exemple ma flore intestinale.

Je sors grandi de tout ça. Et je sais que ça aide des personnes qui reprennent confiance en elles. Quel que soit ton rêve, accroche-toi car le travail paie. Pour moi, rien n’est impossible.