JO Tokyo 2021: « Gagner ici, ça doit être fou ! »… Les Bleues armées pour une razzia dans le temple du judo

JEUX OLYMPIQUES L’équipe de France féminine de judo aborde ces Jeux au Japon avec des chances de médailles dans toutes les catégories

Nicolas Camus
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Voilà, c'est comme ça qu'on bat des Japonaises dans le Budokan.
Voilà, c'est comme ça qu'on bat des Japonaises dans le Budokan. — Tetsuya Kikumasa/AP/SIPA
  • Les épreuves de judo aux Jeux olympiques débutent ce samedi.
  • Shirine Boukli, en -48 kg, est chargée de lancée l’équipe de France féminine, qui arrive à Tokyo avec de grandes ambitions.
  • Entre taulières et petites jeunes qui montent, les judokates tricolores semblent armées pour une belle moisson, qui prendrait encore une autre dimension dans le pays où le sport a vu le jour.

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Dans une vie d’athlète, il est dans lieux pas comme les autres, où vous avez la sensation de baigner dans l’histoire de votre sport. Et où gagner, forcément, vous fait vibrer un peu plus qu’ailleurs. On citera pêle-mêle le Maracana, le Madison Square Garden, le Tremplin d’Holmenkollen ou le circuit de Silverstone… Le Nippon Budokan, où se dérouleront les épreuves de judo pendant ces Jeux olympiques, appartient à cette grande famille.

Sa construction même a été un événement. Les Japonais ont érigé cette salle d’arts martiaux pour les JO de 1964, les tout premiers de l’histoire à accueillir le judo, dans le pays qui l’a vu naître. C’est dans ce lieu prestigieux, à deux pas du Palais impérial, que l’équipe de France féminine s’est donné pour mission de réaliser une vraie razzia. « C’est un lieu chargé d’histoire. Et on y va pour la marquer nous aussi », assène Larbi Benboudaoud, le patron du judo féminin français.

Le champion du monde 1999 (-66 kg) se présente à la tête d’une véritable armada. Et encore, dans certaines catégories, il a fallu choisir entre deux athlètes qui auraient très bien pu se retrouver en finale, comme Margaux Pinot et Marie-Eve Gahié, numéro 1 et 2 mondiales en -70 kg. C’est finalement la première qui a obtenu le droit de s’envoler pour Tokyo grâce à sa deuxième place aux championnats d’Europe de Lisbonne, en avril.

Dans les autres catégories ? Que des avions. Amandine Buchard, numéro 1 mondiale, championne d’Europe en -52 kg, Madeleine Malonga, championne du monde et d’Europe en -78 kg, et bien sûr la star, la patronne, Clarisse Agbegnenou, quintuple championne du monde et d’Europe en -63 kg, en lice ce mardi pour décrocher le seul titre qui lui manque après sa médaille d’argent  aux Jeux de Rio.

Une densité rare

« On va être attendus, c’est sûr. Mais on travaille sereinement, et on assume ce statut de leaders, pose Benboudaoud. Je préfère ça qu’arriver en outsider. Après, ça reste les JO. Tout le monde arrive hyper préparé, le couteau entre les dents. Encore plus cette année, avec un an d’attente supplémentaire. »

Pour accompagner les taulières, trois petites jeunes, mais avec déjà de solides références. Shirine Boukli (22 ans), déjà championne d’Europe chez les -48 kg et qui vient de s’offrir le Grand Slam de Tel-Aviv face à la double championne du monde en titre, Sarah-Léonie Cysique (23 ans), sur la boîte lors des deux derniers Europe en -57 kg et surtout Romane Dicko (21 ans), déjà double championne d’Europe en +78 kg.

Si le judo est traditionnellement un sport majeur dans la délégation olympique tricolore, la densité affichée chez les filles cette année constitue une rareté à apprécier à sa juste valeur. Mais qui ne tombe pas du ciel. « On a fait un gros boulot sur l’équipe féminine ces dernières années, vante le boss. On s’appuie beaucoup sur la dynamique de groupe. » Larbi Benboudaoud poursuit :

Comme je dis souvent, la gagne c’est contagieux. On a un gros collectif, avec des fers de lance qui ont fait leurs preuves et des petites jeunes qui arrivent derrière et qui accrochent tout de suite le wagon. La transmission est primordiale. »

Il n’y a qu’à voir, par exemple, la façon dont Romane Dicko a déboulé dans le paysage. Championne de France senior en 2016 alors qu’elle est encore cadette et même pas ceinture noire, elle a été couvée par Emilie Andéol, titrée à Rio et qui lui a ensuite transmis le témoin, après avoir été battue par l’impétrante aux championnats de France en 2017. « Ce titre [des +78 kg] est chez nous, ça me tient à cœur de le garder. Encore plus au Japon, c’est une motivation immense. Gagner ici, ça doit être fou ! », imagine la surdouée avec un débit de voix qui trahit son excitation.

Pour Benboudaoud, Dicko est le symbole de cette émulation qui lui est chère. « Elle a des qualités physiques hors du commun, mais c’est au contact des autres qu’elle a pris confiance en elle et conscience qu’elle était capable d’aller claquer des grands championnats. Elle s’est servie des autres pour progresser, maintenant c’est elle qui sert de motivation à celles qui restent à la maison. »

« La meilleure équipe féminine du monde »

« On a l’impression d’être les Japonais il y a quelques années, illustre Amandine Buchard à propos de cette folle concurrence. Ils gagnaient tout, tout le temps, et quand l’un d’entre eux perdait, on se disait "Oh le pauvre, ça doit être la honte". Nous, c’est un peu pareil maintenant. Quand tu fais 5e aux Mondiaux alors que t’as deux copines en or et trois autres sur le podium, on se sent un peu tâche. On a toutes envie d’être meilleure que l’autre, c’est ce qui fait avancer. Aujourd’hui, je pense qu’on est la meilleure équipe féminine du monde. »

La récente championne d’Europe loue l’approche du nouveau staff nommé après Rio, à l’écoute du ressenti de chacune et accordant certaines libertés individuelles, tout en établissant un cadre collectif rigoureux. C’est ainsi qu’elle a eu l’autorisation, enfin, de monter de catégorie (des -48 kg aux -52 kg) et pu en finir avec ses graves problèmes de régime – on y reviendra avant sa compétition dimanche.

C'est donc ça qu'on appelle le Temple du judo.
C'est donc ça qu'on appelle le Temple du judo. - Kotaro Numata/AP/SIPA

Cela paraît juste du bon sens, mais encore faut-il savoir le mettre en place. Le secret des Bleues se situe sans doute là, au-delà évidemment des qualités intrinsèques de chacune. Le Budokan peut trembler d’avance. Le huis clos altérera malheureusement un peu la mysticité du lieu, mais pas la foi des combattantes.

S’il n’y aura évidemment pas de l’or au bout de chaque journée – les tirages au sort effectués jeudi n’ont pas été tendres avec certaines –, elles se sont juré de laisser une empreinte collective dont le Budokan se souviendra. « Impossible qu’on se rate », décrète Madeleine Malonga. « C’est inenvisageable, sinon on reste là-bas », ajoute-t-elle dans un grand éclat de rire. Il y a pire quand on est judokate, mais ce ne sont pas vraiment les vacances qu’elles imaginent.