Super Ligue : « La crise qu'on vient de traverser ne peut pas aboutir à un retour à la normale », prévient Ronan Evain

INTERVIEW Le directeur général de l'association Football Supporters Europe (FSE), Ronan Evain, se satisfait de l'échec de la Super Ligue sous la pression populaire. Mais pour lui, le football européen a encore beaucoup de problèmes à régler

Propos recueillis par Aymeric Le Gall

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Les supporters anglais ont joué un grand rôle dans la chute de la Super Ligue
Les supporters anglais ont joué un grand rôle dans la chute de la Super Ligue — Stephen Chung/LNP/Shutterstock/SIPA

Maintenant qu’il ne reste plus rien, ou pas grand-chose, de la Super Ligue de Florentino Pérez, l’heure est à la distribution des médailles dans le camp des vainqueurs. On a déjà parlé de Nasser Al-Khelaïfi, mais la victoire diplomatique du patron du Paris Saint-Germain n’aurait jamais pu se faire sans l’appui du peuple football, notamment en Angleterre, où supporters, coachs et joueurs sont montés au créneau pour faire ravaler aux présidents de clubs leur projet insensé. De quoi se réjouir, mais pas dans l’excès, d’après le directeur général de l’association Football Supporters Europe (FSE), Ronan Evain. Pour lui, le combat pour un football plus juste ne fait que commencer. La balle est, selon lui, dans le camp de l'UEFA.

Peut-on parler de victoire populaire après l’échec de la Super Ligue ?

Il y a un sentiment partagé. Oui, d’un côté c’est une victoire, on ne peut pas dire le contraire, parce que les supporters se sont mobilisés, sont descendus dans la rue [en Angleterre principalement], ils ont mobilisé les politiques pour lutter contre un changement radical dans le sport. Donc évidemment que c’est une victoire, également dans le sens où on a vu une unité sur un sujet qui touche à la gouvernance du football : unité politique, on a vu des joueurs et des entraîneurs monter au créneau, on a vu les médias, les diffuseurs aussi. Ça veut dire qu’il y a quand même une idée de bien commun et de nécessité de protéger le foot.

Mais il y a un « mais »…

Mais c’est aussi une défaite dans le sens où c’est la confirmation d’un processus engagé il y a bien longtemps, il y a 15-20 ans, qui est la consolidation du pouvoir de ces gros clubs. Il y a des gens qui disent aujourd’hui avoir vu le coup venir mais je ne suis pas convaincu. Les voir tenter de se barrer alors qu’ils venaient d’obtenir la réforme de la C1, qui était pourtant taillée à leurs besoins, ça, c’était impossible à prédire. Justement parce qu’ils avaient obtenu peu ou prou ce qu’ils voulaient.

Mais on ne peut pas nier qu’un mouvement a contrecarré avec succès les plans de certains pontes du football, si ?

Je suis heureux de voir que l’action collective a marché mais aussi inquiet parce que ce qu’il vient de se passer confirme tous les problèmes fondamentaux de la structuration du football européen : la distorsion de compétitions, la concentration de l’argent et du pouvoir dans les mains d’un nombre très limité de clubs et l’absence d’un vrai régulateur au niveau européen. Ce que ça montre tout ça, c’est qu’on a besoin d’une UEFA forte qui joue son rôle de régulateur, qu’on a besoin que les fédérations jouent aussi leur rôle de contre-pouvoir, parce que tout ceci a manqué au foot européen ces 30 dernières années. Le football traverse une crise sans précédent qui ne peut pas déboucher sur un retour à la normale parce que ça a mis en lumière les failles du système.

Quid de la théorie du complot, l’idée que la Super Ligue était un moyen de mettre la pression sur l’UEFA ?

Comme le disait Rocard, « il faut toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare. » C’est exactement ce qu’il se passe. Les gens qui sont derrière la Super Ligue sont, à mon sens, incapables d’ourdir un complot aussi élaboré. Florentino Perez et Agnelli n’arrivent même pas à gérer leurs clubs, ils n’arrivent pas à générer des profits, comment pourraient-ils élaborer un coup de billard à 50 bandes pour prendre le contrôle du foot européen ? Je n’y crois pas une seule seconde.

Comment en est-on donc arrivé là ?

Parce que c’est un projet qui a été mené par deux personnes complètement déconnectées des réalités, Perez et Agnelli, et par des sociétés américaines (notamment celle qui possède le Milan, Manchester United et Liverpool) qui n’ont pas la moindre connaissance du fonctionnement du sport en Europe et ont vraiment cru qu’ils allaient nous en mettre plein les yeux. Ils ont bossé avec des boîtes de relations publiques qui avaient tout intérêt à ce que ça se fasse et qui leur ont pondu des sondages délirants sur le soutien massif des supporters européens à leur projet.

Ils auraient aussi dû sentir venir l’arrivée du politique dans cette affaire. Et il y avait d’autres clubs qui, eux, devaient se douter que ça ne passerait pas auprès des supporters, je pense notamment au Barça, mais qui y sont allés parce qu’ils sont dans la merde financièrement. Le déficit d’image qui résulte de ça est tellement important qu’il est inimaginable que ce soit un complot.

Sur quoi doit déboucher cette crise ?

Il faut un régulateur interne fort, qui doit être l’UEFA, pour arrêter de céder du terrain aux grands clubs en leur laissant tout ou partie du contrôle des compétitions. Ensuite, il nous faut une adaptation du règlement européen qui puisse protéger le sport en général et le football en particulier. Ce à quoi on a assisté n’est pas une simple dispute commerciale entre deux géants d’Internet. Non, c’est notre mode de vie qui est en jeu, notre culture, notre communauté.

Si on laisse privatiser le haut du panier, on met en danger l’intégralité de la pyramide. Il faut que ça devienne un problème politique pour qu’il y ait des réponses politiques à ce qu’il vient de se passer. Si le droit européen aujourd’hui ne permet pas cette réponse, eh bien il faut l’adapter. On protège la culture, à raison, des vautours tels que ceux qui ont essayé de faire exploser le foot hier, il faut aussi protéger le sport de la même manière.

Des supporters anglais manifestent contre la création de la Super Ligue, devant le stade de football de Stamford Bridge à Londres le 20 avril 2021, avant le match de Premier League entre Chelsea et Brighton.
Des supporters anglais manifestent contre la création de la Super Ligue, devant le stade de football de Stamford Bridge à Londres le 20 avril 2021, avant le match de Premier League entre Chelsea et Brighton. - Stephen Chung/LNP/Shutterstock/SIPA

Quelle doit être la réponse du foot européen vis-à-vis des clubs qui ont tenté ce coup de poker ?

Le propriétaire de Liverpool a fait n’importe quoi, mais est-ce que ce sont aux joueurs ou aux supporters, qui n’ont rien à voir dans tout ça, de payer le prix de cette folie ? Ça me paraît compliqué. Réfléchissons à ce que l’on veut comme modèle de redistribution qui profite à l’ensemble des acteurs de ce sport. Il faut qu’on se concentre sur une compétition qui soit basée uniquement sur le mérite sportif et, dans la mesure du possible, un système où les clubs sont sur un pied d’égalité au moment du début de la compétition. Et donc qu’on arrête avec cette surconcentration des pouvoirs dans quelques mains. Le nombre de pays représentés en C1 est en diminution constante, au profit de clubs issus de trois, quatre, cinq pays… et c’est cette distorsion à laquelle il faut apporter une réponse.

Le moment est-il venu pour avancer sur des sujets importants qui expliquent plus le désamour des fans, les chutes des audiences télé, que la durée des matchs ou d’autres idées loufoques entendues ces dernières heures dans la bouche de certains ?

Ce qui se passe, c’est aussi la fin d’un modèle très vertical, paternaliste de la part des instances du foot et des clubs. Ce qui vient de se passer montre que cette approche-là ne marche plus, qu’aujourd’hui la société civile européenne est structurée de telle façon qu’elle peut influer sur le cours des choses, que ce soient les joueurs, les clubs, les supporters, les ligues, tous participent à cette discussion. Mais il faut que celle-ci soit ouverte à tous. On a la chance d’avoir eu une réflexion de longue date sur la bonne gouvernance du sport en Europe par toute une flopée d’universitaires, écoutons ce qu’ils ont à dire afin d’entamer une vraie réflexion sur toutes ces questions pressantes. On doit se demander aujourd’hui ce qu’on veut pour le football européen et ce qu’on fait pour que celui-ci ait une influence positive sur nos sociétés.