Biathlon : Comment Fabien Claude a bossé son tir pour émerger chez les tout meilleurs

BIATHLON Le Vosgien est le biathlète qui monte au sein des Bleus en ce début de saison

Nicolas Camus
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Fabien Claude a trouvé la lumière derrière la carabine.
Fabien Claude a trouvé la lumière derrière la carabine. — Sputnik/SIPA
  • La quatrième étape de la Coupe du monde de biathlon démarre ce jeudi avec le sprint messieurs (14h15).
  • Au sein de l’équipe de France, Fabien Claude est en train de se révéler au plus haut niveau en ce début de saison.
  • Rapide sur les skis, le Vosgien a énormément bossé son tir pour – enfin – jouer avec les meilleurs mondiaux de manière régulière.

Pour être honnête, on ne s’attendait pas à ce que ce soit lui qui nous offre nos premières émotions dans cette saison de biathlon. Dans une équipe de France orpheline de son patron Martin Fourcade, on misait plus sur Quentin Fillon Maillet ou Emilien Jacquelin, les deux nouveaux leaders naturels des Bleus, qui ne s’étaient d’ailleurs pas cachés derrière leur petit doigt au moment d’annoncer leurs ambitions.

Mais non, c’est finalement Fabien Claude, 26 ans dans quelques jours et membre à plein-temps du groupe Coupe du monde depuis la saison dernière seulement, qui a allumé la mèche la semaine dernière à Kontiolahti. Après un premier week-end collectivement décevant en Finlande, il a décroché le premier podium des Bleus lors de la poursuite. Et en mettant la manière, s’il vous plaît. Parti 11e, il a laissé la concurrence sur le bord de la piste avant de déposer le boss Johannes Boe et la nouvelle terreur norvégienne Sturla Holm Laegreid dans le dernier tour, pour aller chercher une éclatante deuxième place. Son meilleur résultat en carrière.

Une sacrée surprise. Enfin, sauf pour ceux qui dissèquent les courses depuis quelques années. « Ça n’en est pas vraiment une, parce qu’on le voyait venir depuis un ou deux ans quand même, expose Alexis Bœuf, ancien membre de l’équipe de France et consultant pour la chaîne L’Equipe. Depuis qu’il est arrivé sur le circuit, il est très rapide, et ces deux dernières saisons il était souvent parmi les meilleurs temps de ski. Mais c’est un athlète qui avait du mal à aligner les cibles, à tirer suffisamment bien pour espérer quelque chose. »

Un rapide coup d’œil dans l’onglet statistiques du site de la Fédération internationale suffit à le confirmer. Sur un peu moins de 150 courses répertoriées depuis les catégories de jeunes, Fabien Claude ne compte que quatre sans-faute, dont un seul sur un exercice à 20 balles (à Pokljuka la saison dernière, on en reparlera). Il n’est pas le seul biathlète dans ce cas, bien sûr. La précision derrière la carabine est ce qu’il y a de plus dur à acquérir. Et de plus fragile. Mais le Vosgien était tout de même un ton en dessous de la moyenne.

« Je trouve qu’il avait vraiment du mal à appréhender cet aspect, appuie Alexis Bœuf. Le tir en biathlon ça peut être assez aléatoire, même les meilleurs peuvent avoir des passages à vide, mais pour lui c’était vraiment quelque chose qu’il avait du mal à maîtriser. Il a mis du temps à comprendre. Je ne sais pas comment il a fait, en tout cas il est en grands progrès. »

Le « projet tir »

Pour le savoir, tournons-nous vers Patrick Favre. L’Italien entame sa troisième saison en tant qu’entraîneur de tir des garçons. Joint à Hochfilzen, il nous raconte l’évolution de Fabien Claude sur le pas de tir.

« La première année, on a cherché à mettre en place toute la partie technique, la position, tous ces petits détails. Ensuite, on s’est attaqué à la partie la plus dure, pour lui, qui est l’aspect émotionnel. Ce sont des choses plus difficiles, qu’on ne peut pas régler du jour au lendemain, explique-t-il. Il a vraiment cette envie d’y arriver, de bien faire, mais ça rend les choses encore plus difficiles parfois. Je suis content de ce qu’il fait aujourd’hui. Il lui a fallu du temps pour se mettre dedans. »

Très bien, mais dans le détail ? Qu’est-ce qu’on met en place avec un biathlète pour qu’il arrive sur le pas de tir relâché, sans se poser des milliers de questions parasites ? « Je ne suis pas Merlin, je n’ai pas de recette magique », se marre Patrick Favre. Avant de développer :

On a mis un en place un vrai projet avec lui. Une marche à suivre, personnelle, pour l’aider. Parce que techniquement, aucun souci, il est très bon. Après, c’est le stress de la course, l’envie de bien faire, qui pour lui est un piège. Il faut occuper son mental avec un schéma ou une idée, ça l’occupe et comme ça il reste dans des choses très simples. »

Comme toujours, le passage de la théorie à la pratique n’est pas chose facile. « A l’entraînement, ça fait déjà deux étés qu’il fait de très belles choses. On est un bon groupe, avec un haut niveau, et il suit très bien la cadence. Mais il avait toujours du mal à concrétiser, reprend l’entraîneur. Il manquait toujours un truc, et il commençait à se dire "dès que ça compte, ça rentre pas". C’est un problème de lucidité, de présence, de rester dans ce schéma qu’on a décidé ensemble. Souvent, il commençait bien et ensuite il lâchait. Aujourd’hui il est un peu plus tranquille. Son premier podium la saison dernière l’a beaucoup aidé. »

La disparition de son père

Pokljuka, donc, on y revient. En janvier dernier, Fabien Claude et son frère Florent (29 ans), qui court pour l’équipe de Belgique, apprennent que leur père Gilles fait partie d’un groupe de huit personnes disparues après un accident de motoneige au Canada. Les deux frangins décident malgré tout de prendre le départ de l’individuel, programmée le lendemain. Le cadet décroche son tout premier podium en carrière, derrière les intouchables Johannes Boe et Martin Fourcade, avec au passage un 20/20 derrière la carabine.

On ne vous fera pas le coup du déclic venu dans des circonstances particulières. Parce que ce n’est pas comme ça que ça marche, et puis parce que derrière, il était vite redescendu loin du top 10. Simplement, il a exprimé ce jour-là la globalité de son potentiel. Une bonne base pour bosser encore plus à l’intersaison. Dans ce domaine-là, il n’est pas le dernier. « J’aimerais en avoir 10 comme lui, salue Favre. Il est toujours dedans, présent, pas une fois il n’a pas eu envie. Il s’applique toujours à 100 % pour y arriver, et ça pour moi c’est l’élément indispensable pour réussir. »

Fabien Claude a une pensée pour son père à chaque course terminée.
Fabien Claude a une pensée pour son père à chaque course terminée. - Antti Aimo-Koivisto / Lehtikuva / AFP

Le « projet tir » est en train de faire son chemin. En ce début de saison, Fabien Claude est enfin régulier. Cela avait pourtant commencé de manière catastrophique en Finlande, avec une désastreuse 72e place lors de l’individuel – 7 (!) fautes au tir –, suivie d’une à peine plus glorieuse 25e place sur le sprint (7/10). Mais après sa deuxième place à Kontiolahti, il a terminé troisième sur le sprint d’Hochfilzen et cinquième lors de la poursuite écrabouillée par QFM et Jacquelin le week-end dernier.

« S’il part seulement avec l’envie de faire le plein, il ne le fera pas »

« Je suis vraiment content de ce que j’ai construit au tir, c’est tout bon pour la suite, disait-il après cette course. Il y a toujours quelque chose à améliorer. Quand je vois les autres tirer à 20 sur 20, ça donne envie. Je dois un peu plus m’appliquer. » « C’est un grand talent. Il a vraiment un gros potentiel physique, je lui souhaite maintenant de comprendre encore mieux son tir pour pouvoir s’exprimer à son meilleur niveau, complète Alexis Bœuf. Le relais d’Hochfilzen [samedi dernier], où il doit piocher plusieurs fois sur son debout mais où il évite l’anneau de pénalité, montre qu’il a élevé son niveau de base. La différence est vraiment là pour moi. »


Rentrer dans le top 10 à chaque course est désormais la mission de Fabien Claude. Mais le meilleur moyen d’y parvenir… c’est de ne pas y penser. Patrick Favre au rappel : « Le tir dépend aussi du ski, de la manière dont tu arrives sur le tapis, etc. C’est une somme de détails pour trouver l’équilibre. Il doit rester sur ses qualités et s’occuper de son schéma. S’il part seulement avec l’envie de faire le plein, il ne le fera pas. Mais ça, il le sait très bien. S’il ne se perd pas, il peut largement jouer avec les meilleurs à chaque fois. »