Vendée Globe : Travaillées sur terre, appliquées en mer, les données météo sont les meilleures alliées des skippeurs

VOILE On a parlé des enjeux de la météo sur le Vendée Globe avec Thomas Ruyant (LinkedOut) depuis l'océan indien 

William Pereira

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Thomas Ruyant est leader de la course mais Yannick Bestaven pourrait le devancer grâce à ses bonus.
Thomas Ruyant est leader de la course mais Yannick Bestaven pourrait le devancer grâce à ses bonus. — JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
  • Thomas Ruyant occupe les avants-postes du Vendée Globe (avec un foil en moins).
  • Comme tous les skippeurs, il peut compter sur ses fichiers météo pour choisir la meilleure route.
  • Mais à plus de trois jours, elle reste une science inexacte, et il faut toujours un peu de réussite pour trouver du (bon) vent.

Sur le Vendée Globe, on trouve plusieurs types d’Imoca, parmi lesquels les foilers​ et les bateaux à dérive. Entre les deux, Thomas Ruyant (LinkedOut) s’est inscrit bien malgré lui dans la catégorie des semi-foilers. Une avarie dans l’atlantique sud l’avait forcé à sortir sa scie façon Charles Ingalls pour amputer son appendice babord, avec toutes les conséquences que ça implique en termes de performances et de confort de navigation.

« Le bateau relance moins facilement, nous dit le deuxième de la course au beau milieu de l’océan. Il faut être plus sur de la régulation, sur plus de toile. J’arrive tant bien que mal à ne pas me faire décrocher. » Grâce à une plus grande débauche d’énergie, donc, mais aussi des choix météo judicieux, alliance de prudence – car il ne faut pas casser – et d’adaptabilité – car il faut tirer le maximum de cette machine diminuée.

Savoir interpréter les données pour bien attaquer

Focalisons-nous sur la météo, paramètre crucial pour la flotte du Vendée Globe car c’est d’elle que découlent les choix stratégiques des marins, chargés d’interpréter leurs fichiers numérisés indiquant la force et le sens du vent avec l’appui, nous dit Ruyant, d’« un logiciel qui va nous aider à trouver la bonne stratégie et aller explorer les meilleures routes possible selon ce qu’on recherche. C’est à nous de prendre des décisions à partir de ça ». Et donc répondre à certaines questions élémentaires. A savoir : où faut-il aller pour avancer ? Le bénéfice de temps sur court terme sera-t-il judicieux à long terme ? Est-ce bien raisonnable d’aller au cœur d’un système dépressionnaire coriace à ses risques et périls ?

Sur la dernière, le skippeur sur LinkedOut est catégorique : « on est pas des têtes brûlées. quand il y a 45 nœuds sur nos fichiers c’est probablement des vents à 60-70 nœuds avec 9m de houle qui nous attendent. » C’est pour cette raison qu’il y a une semaine, alors encore bien à l’ouest du cap Leeuwin, Thomas Ruyant a fait un petit crochet vers le nord pour éviter la dépression qu’il n’a certes pas esquivée à 100 %, mais dont il a beaucoup moins subi les effets qu’en prenant une route directe. Résultat des courses, le bateau avance sans trop trembler, bref, que du bonheur.

Évidemment, et bien que le Vendée Globe soit une course d’un trimestre, on ne fait pas le break sur la concurrence en jouant constamment la prudence. Jean-Yves Bernot, météorologue réputé dans le milieu de la course au large :

« Il y a des moments où la prise de décision va permettre de creuser un écart très confortable et où il faut se mettre à attaquer pendant deux, trois jours. Des moments où il va falloir se faire mal pour faire le break. »

Cas d’école ces derniers jours avec un coup de force du trio de tête qui a surfé sur l’arrière de la dépression au sud de l’Australie et le long de la zone des glaces pour prendre 200 milles supplémentaires sur le groupe de poursuivants. Dans la pétole pendant une demi-journée, Le Cam et compagnie sont passés de 220 à 450 nm de Thomas Ruyant. Ça fait mal.

Un pari sur l’avenir

Retour sur terre, antichambre des bonnes décisions en haute-mer, laboratoire des choix tactiques payants, péristyle des audacieux. En 2020, on ne navigue plus à la boussole avec deux, trois notions de météo et de vieux adages marins pour soi. « Il y a bien le proverbe de Jean Le Cam qui dit : ‘’si tu sais pas où aller, va à l’ouest’’, plaisante le Nordiste. Mais c’est à l’Est qu’on veut aller, nous ! » Et pour apprendre à garder le Nord en toutes circonstances, il faut être calé, bouffer des courts de météo avec mise en situation, apprendre. Bernot connaît presque tous les skippeurs, il en a formé beaucoup :

« Ça nécessite de l’entraînement, d’autant que pendant la course ils doivent gérer tout ça sur un bateau à voile où il y a bien d’autres choses à faire, il faut donc faire en sorte que ce ne soit pas chronophage. Donc il faut automatiser la lecture de la météo et la prise de décision. En amont, on fait donc de la pratique à terre : on leur donne des données, on les travaille avec eux en prenant des exemples concrets, on fait du travail en groupe pour faciliter l’acquisition des données. Et en mer, on débriefe la navigation, on regarde ce qu’ils ont fait et la manière dont ils auraient pu optimiser leur route. »

Si une bonne interprétation des données météo suffit à faire bonne figure sur Virtual Regatta, elle est en revanche indissociable des autres paramètres qui s’offrent aux marins. Le vent peut être favorable mais la mer cassante, et, expose Thomas Ruyant, « des routes théoriquement meilleures sur les fichiers mais techniquement plus dures à réaliser sur le bateau peuvent nous mener à l’erreur. C’est ce qui est intéressant dans ce jeu de météo. »

Comme dans tout jeu, il y a au pire une part de hasard, au mieux de l’incertitude. Eole, Zeus et Poséidon savent se montrer capricieux et prévoir le comportement des éléments n’est possible qu’à court terme, à l’exception des zones au nord et sud du Pot au Noir, où les alizés sont des valeurs sûres. Bernot : « A deux jours on prévoit des détails fins, A six jours on prévoit le système météo et à dix jours les types de temps. » « Quand on traverse un océan, poursuit le skippeur, on fait un pari sur une météo à dix jours. Il faut à avoir un peu de chance, prédire les scénarios les plus réalistes. »

Il existe néanmoins des zones où Ruyant et ses rivaux n’auront aucune marge de manœuvre, comme le couloir étroit formé par le cap Horn et la zone d’exclusion antarctique, où ils devront prendre les éléments comme ils viennent. « Typiquement, conclut le Nordiste, si une dépression arrive en même temps que nous, tout dépendra bien évidemment de sa puissance, mais ça peut être violent avec les conditions de mer. Il faudra alors gérer son affaire voire s’arrêter pour la laisser passer. » Mieux vaut ça que de perdre un second foil.

20 secondes de contexte

Partenaire de Thomas Ruyant lors de la Transat Jacques-Vabre en octobre 2019, 20 Minutes continue d’accompagner le skipper nordiste sur le Vendée Globe 2020.