Portugal - France : Comment l'austère Seleção redevient cool grâce à sa jeunesse

FOOTBALL Un élan de fraîcheur s'empare de l'équipe du Portugal depuis que les jeunes ont pris le pouvoir

William Pereira

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João Félix est la future star de l'équipe portugaise
João Félix est la future star de l'équipe portugaise — Thibault Camus/AP/SIPA

Mercredi, pendant que la France jouait à faire n’importe quoi contre la Finlande, le Portugal faisait joujou avec Andorre. Certes, passer 7 pions en amical avant un match autrement plus compliqué n’offre aucune garantie – on est bien placés pour le savoir – et certes, il s’agissait d’un adversaire en mousse, mais dans l’histoire de la Seleção ce n’est pas tout à fait anodin. Le champion d’Europe a toujours eu le chic pour se prendre les pieds dans le tapis contre des adversaires supposés vraiment plus faibles. Et on ne parle pas de la phase de poules de l’Euro 2016. En 2004, l’équipe de Scolari avait réussi l’exploit de faire un nul 2-2 contre le Liechstenstein. En 2007, un autre nul contre le Koweit. Le dernier résultat un peu honteux du Portugal remonte à 2015 et une défaite à domicile contre le Cap-Vert.

Cinq ans, ça commence à faire un bail, les cataclysmes s’espacent : maintenant, comme toute grande nation du foot qui se respecte, les joueurs de Fernando Santos abusent de leur autorité en collant des grosses gifles aux plus petits. Même les moins petits y passent, d’ailleurs. La Croatie en a pris quatre dans la péninsule, la Suède cinq aller et retour compris sans en planter un seul. Le tout en pratiquant un football très franchement agréable – sauf contre la France qui le lui rend bien. Quatre ans après son hommage à la Grèce d’Otto Rehhagel dans nos contrées, la Seleção est-elle en train de se hisser au sommet de la hype ?

L’exemple de Wolverhampton

Pour répondre à la question, il faut aller du côté des Midlands, en Angleterre, et plus précisément à Wolverhampton. Club historique mais insignifiant dans son histoire récente, les Wolves sont devenus l’antichambre du football lusitanien. Une belle revanche sur la colonisation de l’Algarve par les Anglais orchestrée en coulisses par Jorge Mendes, très proche du conglomérat chinois Fosun qui a racheté le club en 2016. Officiellement conseiller de Wolverhampton, le super-agent ramène depuis lors une floppée de client représentés par sa boîte, Gestifute, sans que les institutions du foot anglais ne trouvent à y redire.

A l’heure actuelle, les loups comptent neuf Portugais dans leur effectif dont Rui Patrico, Nelson Semedo, João Moutinho, Ruben Neves et Daniel Podence, tous internationaux. Et le pire, c’est que ça marche. L’équipe de Nuno Espirito Santo – lui aussi portugais – est remontée en Premier League et s’est qualifiée pour la Ligue Europa, où elle a atteint les quarts de finale. En guise de remerciement, le club a carrément sorti cette saison un maillot « third » aux couleurs de la Seleção. Si certains en doutaient encore, le football est définitivement le meilleur ambassadeur portugais.

Les Wolves ont aussi vu passer Diogo Jota, nouvelle recrue de l’armée offensive de Jurgen Klopp, arrivée à Liverpool moyennant 45 plaques. Et les Reds en ont déjà pour leur argent. En 11 matchs, l’attaquant de 24 ans a déjà planté 7 buts et sublimé le sourire bright de son entraîneur, lequel ne tarit pas d’éloges. « Il est rapide, il sait combiner, défendre, presser. […] Il fait partie de cette incroyable génération portugaise du moment, qui a plein de joueurs évidemment très doués. » Rien qu’en Angleterre, on compte Bruno Fernandes, arrivé en empereur à Manchester United, Bernardo Silva ou encore Riben Dias (Manchester City). Et en Espagne, il y a bien sûr João Félix, le fameux crack générationnel qui naît sur les rives du Tage une fois tous les 15 ans. Une bonne tête de rival pour Kylian Mbappé, celui-là.

En club comme en sélection, les jeunes Portugais cartonnent

On s’arrête là pour l’inventaire. Le Portugal joue mieux parce qu’il forme pléthore de très bons jeunes. Récemment, les Portugais ont été champions d’Europe en U17 et U19 et vice-champions d’Europe espoirs. Une régularité qui favorise la construction d’une génération dorée, comme celle qu’a connue Jorge Costa, ancien défenseur du FC Porto et ex-international, vainqueur du Mondial U20 en 1991 et demi-finaliste de l’Euro 2000 avec Figo et Rui Costa :

« Ces dernières années, Rui Jorge [sélectionneur des Espoirs] a fait un excellent travail avec les jeunes, et c’était pareil pour nous avec Carlos Queiroz dans la fin des années 80. Il y a toujours eu de la qualité au Portugal mais maintenant, les joueurs ont des moyens totalement différents. Ils disposent de préparateurs physiques et psychologiques dès leur plus jeune âge, ils sont entourés par de super entraîneurs eux-mêmes très bien formés. La Fédération portugaise a ouvert une cité du football [en 2016] et ça a été un grand pas en avant. Vous avez Clairefontaine, vous êtes bien placés pour le savoir. Et puis il faut aussi saluer le travail des clubs. »

Petit paradoxe dans ce vivier de stars montantes. Des trois formations historiques (Benfica, Porto et Sporting), seul un joueur figurera sur la feuille de match de Fernando Santos contre la France, l’ancien Nantais Sérgio Oliveira. Pourtant, ces équipes n’ont jamais formé autant de futurs très bons joueurs comme en témoigne le palmarès de la toute nouvelle Youth League, où Benfica a échoué trois fois en finale à l’inverse du FC Porto, vainqueur en 2019. Un moyen de valoriser très vite des ados qui s’en vont parfois dans des gros championnats sans avoir vraiment connu la Liga Nos.

Porto a gagné la Champions League des jeunes en 2019
Porto a gagné la Champions League des jeunes en 2019 - Kieran McManus/BPI/REX/SIPA

« Le contexte est aujourd’hui beaucoup plus favorable pour les jeunes portugais, nous expliquait l’ancien adjoint de la Seleção, Leonel Pontes, au détour d’une discussion sur Danilo Pereira, fraîchement débarqué à Paris. Dans la configuration actuelle, un joueur comme Danilo n’aurait pas eu à s’exiler dans un championnat mineur pour avoir du temps de jeu et il aurait atterri bien plus tôt dans un club du calibre du PSG. »

Tout n’est pas rose non plus au Portugal, notamment à l’échelle des clubs. Le niveau du championnat s’effondre dangereusement à cause d’un modèle économique désuet, pour le moment sans conséquences sur le travail de la fédé. Jorge Costa : « La fédération fait du bon travail. Ce que vous voyez aujourd’hui a commencé avec notre génération. Tout ceci fait partie d’un processus. Quand on joue l’Euro 96, on est encore cette équipe qui se qualifie une fois tous les 20 ans pour les grandes compétitions. On a d’abord appris à toujours être présents, puis on a joué des finales et on a réussi à en gagner. Maintenant, on est une équipe respectée, voire crainte. » Et à la mode, aussi.