Vendée Globe 2020 : « Les bateaux sont entrés dans une autre dimension et ça ne s’arrêtera pas là », estime Thomas Ruyant

« 20 MINUTES » AVEC... Thomas Ruyant est revenu pour « 20 Minutes » sur les progrès de son bateau ​et des Imoca en général avant le Vendée Globe 2020

Propos recueillis par William Pereira

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Ce moment où... Thomas Ruyant a décidé de faire le «Vendée Globe» 2020 — 20 Minutes
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • A trois jours du départ du Vendée Globe, le skipper Thomas Ruyant parle à 20 Minutes des progrès technologiques réalisés autour des bateaux ces dernières décennies.
  • Prochaine étape pour les bateaux, le vol stable grâce aux foils.

Thomas Ruyant revient sur le Vendée Globe avec LinkedOut, et cette fois, il entend bien boucler son tour du monde en solitaire. Victime d’une grosse casse après avoir percuté un objet flottant non-identifié (ofni) dans les mers du sud, le Nordiste revient avec un bateau tout neuf et suréquipé. Outre les foils 2.0, ces appendices placés sous la coque capables de faire décoller les bateaux, il a mis le paquet sur la sécurité de sa machine pour minimiser le risque d’un nouvel accident en haute mer. Et pour le skipper, le progrès technique n’est pas près de s’arrêter en Imoca. Loin de là… Interview progrès avec Thomas Ruyant.

Il y a quatre ans l’arrivée des foils a changé la donne. Sur ces quatre dernières années qu’avez-vous identifié comme nouveaux progrès techniques ?

On parle des foils​ d’il y a quatre ans mais pour moi la vraie transition technique autour de ces foils se fait maintenant. Il y a quatre ans, c’était un truc qu’on découvrait, qui a été rajouté sur des carènes qui étaient conçues sans ça. On a vu que ça fonctionnait. C’était des bateaux à foils. Maintenant, c’est des vrais foilers. C’est-à-dire que les foils qu’on a sur nos bateaux n’ont rien à voir avec ceux qu’on avait il y a quatre ans.

Le cap de vitesse et de performance est beaucoup plus important entre les bateaux de cette génération et la génération d’il y a quatre ans qu’entre la génération de bateaux à dérive et la génération des premiers bateaux à foils. On a dû repenser la structure des bateaux, la renforcer, rajouter beaucoup de capteurs à bord du bateau pour la sécurité du gréement, de la fibre optique dans les foils et d’avoir un œil beaucoup plus attentif sur la structure du bateau parce qu’un monocoque qui porte du plomb et va à 30 nœuds, ce n’est pas anodin.

Il y a quatre ans on pouvait en casser un et s’en sortir quand même. Et cette année ?

C’est toujours possible. On a toujours des bateaux larges, puissants donc on arrivera toujours à naviguer sans ces foils mais par contre il y aura beaucoup plus d’écarts en termes de performance par rapport aux autres bateaux. Sur le dernier Vendée Globe, on a vu Alex Thomson casser un foil en début de course et terminer deuxième. Ça ne sera pas possible cette fois-ci.

Quelle est la différence avec ces foils ?

L’efficacité de l’utilisation des foils démarre plus tôt. Avant il fallait atteindre des vitesses de 14-15 nœuds donc avoir des carènes très puissantes pour aller chercher ces vitesses. Là on a des foils qui dès les 10-12 nœuds de vent vont pousser plus forts parce qu’ils sont plus grands. On a aussi beaucoup progressé sur les formes de ces appendices et désormais ils réussissent à soulever le bateau à partir d’une certaine vitesse et à complètement s’affranchir de la traînée de coque. On n’est pas en vol complètement stable, les bateaux touchent encore l’eau parfois. Mais on a des vraies phases de vol dans certaines conditions, on peut faire des différences de plusieurs nœuds, 5-6 nœuds, par rapport à un bateau qui décolle pas.

En termes de confort, c’est pas un peu Disneyland les conditions de navigation ?

(Rires) Ouais on va beaucoup plus vite, par contre tout le confort du bord a dû être adapté à ça parce qu’on ne vit pas de la même façon dans un bateau qui va à 30 nœuds que dans un bateau qui va à 20. Les impacts sont plus importants et les mouvements quand le bateau est en vol, on les appréhende moins bien parce que c’est des mouvements qu’on a pas encore complètement intégrés. Forcément un bateau qui va plus vite tape plus vite dans la mer donc c’est plus dur. La vie à bord est beaucoup plus compliquée : se faire chauffer un café, enfiler une paire de bottes, dormir, tout ça demande une pratique. Il n’y a pas de secrets, c’est aussi le nombre de milles à bord des bateaux qui font qu’on s’habitue.

Je me souviens des premières sorties en 2018-19, on faisait des runs, on venait juste de mettre notre bateau à l’eau. On découvrait complètement le truc. C’était des runs d’un mille nautique donc ça dure une minute ou deux. A la fin de chaque run on avait le souffle coupé, on reprenait notre respiration, on arrêtait le bateau et on se disait « qu’est-ce qu’on a engendré comme monstre ». Finalement un an plus tard je me suis habitué à ces vitesses-là et j’ai déjà plus la même appréhension.

Vous en parliez juste avant, la data commence à avoir son importance en voile aussi ?

Oui, forcément, il y a beaucoup de capteurs et donc de datas qui circulent dans le bateau. On avait déjà un peu, avec des capteurs en tête de mât et dans l’eau pour avoir les vitesses du bateau, la force du vent, mais ce sont des infos classiques qui sont présentes depuis longtemps. Là, on a rajouté beaucoup, beaucoup de données. Tout ça il faut pouvoir le traiter, et c’est là où est intervenu d’ailleurs tout le service recherche et développement d’Advens (partenaire du bateau) pour me recréer la synthèse de toutes ces informations de sorte à capter cette information et bien l’utiliser pour réagir.

Il paraît aussi que vous avez une montre au poignet qui vous permet de barrer. C’est vrai ?

C’est juste une montre que j’ai sur moi en permanence, d’ailleurs c’est plus un boîtier qui me permet d’avoir un contrôle sur le pilote automatique du bord pour contrôler le cap du bateau, le mode de pilotage à utiliser, etc. Sachant que le pilote c’est notre meilleur ami en mer.

On pourrait d’ailleurs croire que vous pouvez faire sans mais la catastrophe ultime serait que le pilote automatique vous lâche…

La voile en solitaire aujourd’hui sans pilote c’est pas envisageable sur ces machines-là. A l’époque c’était d’autres pilotes automatiques. C’était des régulateurs d’allure, il y avait beaucoup moins d’électronique et en plus c’était des bateaux qui allaient quatre fois moins vite. Aujourd’hui avec ces machines-là on peut pas se permettre d’avoir un problème de pilote, c’est pour ça qu’on a beaucoup de back-up sur cette ligne technique. On a des solutions de secours en cas de problèmes avec des capteurs liés au pilote.

Vous en avez un de secours ?

J’en ai deux, même (rires).

Pourquoi est-il si indispensable ? Tout va trop vite sur ces bateaux ?

Il faut dormir, il faut manger, faire la navigation, donc même avec un pilote qui barre 99 % du temps on ne s’ennuie pas, il n'y a pas beaucoup de temps morts.

Autre aspect important pour boucler un tour du monde, la sécurité autour du bateau. De quels moyens et nouveaux moyens disposez-vous ?

Il y a des choses qui se développent autour de ça parce que c’est un vrai problème sur ces bateaux. Quand on va à 30 nœuds on ne voit pas ce qui se passe devant. On a des casquettes, j’ai une vision vers l’avant mais le bateau va tellement vite… Et puis même quand on dort ou on se fait à bouffer, le bateau continue donc c’est compliqué d’avoir une veille constante. Il y a un outil qui existe depuis longtemps mais qui est le plus efficace aujourd’hui encore c’est l’AIS, un système de positionnement dont le bateau est équipé et les autres bateaux au large en sont équipes aussi. A bord on a en plus un radar. Il ne fonctionne pas en permanence mais dans les coins un peu critiques. Et puis on voit d’autres systèmes apparaître depuis assez récemment.

Par exemple, une caméra thermique en tête de mat et qui nous permet de voir un objet, une bouée métallique, un bateau pêcheur sans AIS. Après, on a un autre système c’est un « pinger » qu’on a dans le bulbe, donc 4m50 sous l’eau, développé par des pêcheurs australiens qui permettent d’envoyer un signal et qui, c’est très dur de vérifier si ça fonctionne, pourrait permettre de faire réagir un cétacé à proximité du bateau. Mais ça n’évitera pas tous les chocs et tous les problèmes liés à un impact dans l’eau. Ces systèmes-là ne voient pas tout non plus.

Maintenant qu’on a dit tout ça et étant donné que de toute évidence un cap a été franchi en termes d’avancées technologiques sur le Vendée Globe, est-ce qu’on peut espérer d’autres avancées où on arrive à un plafond de verre ?

C’est ce qu’on disait il y a douze ans, il y a huit ans, il y a quatre ans. Et en fait à chaque édition les bateaux progressent. Je suis assez fan de la classe Imoca qui régit le Vendée Globe. J’ai déjà plein d’idées pour faire un bateau qui pourrait aller encore plus vite. Donc on est rentré dans une autre dimension et ça ne s’arrêtera pas là. On doit encore pouvoir augmenter fortement la performance du bateau en allant chercher du vol stable. L’évolution des bateaux n’est pas terminée et c’est ça qui me passionne. On a des bateaux très techniques, il y a plein de choses qu’on a découvertes et encore plein de choses qu’on arriverait à faire progresser pour avoir des machines plus rapides. Mais oui, on en est arrivé à avoir des bateaux dingues.

Ce que vous dites, c’est que l’avenir du Vendée Globe c’est le vol plané ?

En fait, aujourd’hui on a des petites phases de vol qui ne durent jamais. On peut avoir des phases de vol intéressantes et on a vu plein d’images de bateaux qui sont fantastiques avec un vent soutenu, une mer plate où le bateau reste au-dessus de l’eau. Ça, au large c’est beaucoup plus compliqué à réaliser parce que quand il y a suffisamment d’air pour faire décoller le bateau il y a aussi la mer qui va avec. Aujourd’hui, on ne sait pas naviguer avec un vol stable au large et ça sera la marche suivante dans l’évolution en Imoca. Je pense que l’étape suivante ce sera d’avoir du vol beaucoup plus stable avec nos bateaux dans certaines conditions.

Vous les voyez, les fameux foils?
Vous les voyez, les fameux foils? - LinkedOut

Est-ce qu’il y a eu des innovations qui vous ont été proposées dont vous vous êtes dit qu’elles étaient superflues et qu’il fallait les mettre de côté ?

Les innovations viennent de nous donc non, je n’ai pas en tête d’innovation loufoque. Au contraire il y a beaucoup de choses qu’on a laissées de côté faute de temps et parce qu’on a envie sur un Vendée Globe d’avoir un bateau fiabilisé. Il faut faire gaffe à pas se disperser. Parce que les idées fusent avec un partenaire comme Advens qui est un spécialiste de la data, mais à un moment donné il faut se recentrer sur l’essentiel, sur ce qu’on a entre les mains et comment le faire fonctionner. Pour la suite, on a plein d’idées en tête si ça continue après le Vendée Globe, ce que je me souhaite et ce que je souhaite à l’équipe.

Elles sont top secrètes ces idées ou vous pouvez en faire fuiter une ?

Oh, on en parlera l’année prochaine (rires), ou dans deux ans ou avant le prochain Vendée Globe.

20 secondes de contexte

Partenaire de Thomas Ruyant lors de la Transat Jacques-Vabre en octobre 2019, 20 Minutes continue d’accompagner le skipper nordiste sur le Vendée Globe 2020.