Vendée Globe: Les Ofnis, ces objets flottants non identifiés qui foutent une peur bleue aux skippers

VOILE Depuis le début de la course, on compte déjà neuf avaries et six abandons à cause d'eux...

Vincent Barros

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Vincent Riou (PRB), lui aussi, a dû renoncer après avoir heurté un Ofni.
Vincent Riou (PRB), lui aussi, a dû renoncer après avoir heurté un Ofni. — Damien MEYER / AFP

Mettons que ce soit le Jour J, votre mariage par exemple, préparé depuis des mois. Vous avancez aux bras de votre promise, gaillard mais pas trop, quand soudain, vous achoppez sur la dernière petite marche qui mène à monsieur le maire. Raide étalé par terre à hurler de douleur. Verdict : rupture des ligaments croisés doublée d’une fracture du fémur. Brancard, ambulance, fin des festivités. La tuile, l’accident bête dont on contemple, impuissant, les conséquences.

Voilà à peu près résumé ce qu’ont déjà subi neuf navigateurs sur le Vendée Globe, dont six contraints à l’abandon depuis celui de Thomas Ruyant ce lundi, en heurtant un Ofni, un objet flottant non identifié. Jean Le Cam, actuel septième de la course au large, a un mot bien à lui pour décrire ces espoirs brisés :  « Des moments à la con ! »

Grosso modo, et sans exhaustivité, voici ce qu'on trouve derrière le terme Ofni :

  • des conteneurs
  • des épaves
  • des billes de bois
  • des bouées dérivantes
  • des plastiques
  • des growlers (morceaux de glace détachés des icebergs)  
  • des mammifères marins.

C’est mignon une baleine. Mais pas pour tout le monde, visiblement. « J’ai perdu une Route du Rhum en en heurtant une la veille de l’arrivée, raconte Alain Gautier, navigateur et responsable sécurité sur le Vendée Globe, dont il a remporté la deuxième édition en 1993. C’est extrêmement frustrant, surtout quand on se prépare depuis des années. Mais les baleines sont dans leur univers, nous ne sommes que des passagers. »

Pollution, vitesse, appendices, les raisons sont multiples

« Cette année, particulièrement, beaucoup de bateaux ont heurté des Ofnis », embraye Gautier, qui prend en exemple la Transat en solitaire New York-Vendée, fin mai, durant laquelle cinq concurrents (dont les favoris) ont abandonné en moins de 24 heures après avoir tapé des poissons. Alors comment expliquer cette recrudescence de « moment à la con » ? Sur la foi des skippers, les premiers exposés, plusieurs explications émergent : la pollution des eaux, la vitesse des bateaux, la multiplication de leurs appendices (quille, safran, dérives ou foils), qui augmentent donc les risques de collision.

Quoique sur la pollution, Bertrand de Broc, le premier à avoir abandonné le Vendée Globe après un choc au large du Portugal, émet un bémol : « Les océans sont plus propres qu’avant, ou en tout cas pas plus sales. J’ai travaillé dans la marine marchande il y a 25 ans, on jetait tout par-dessus bord. Aujourd’hui, heureusement, ce n’est plus le cas. » Il reste toutefois des zones à risques, bien connues : «  L’Atlantique Nord, où il y a un important trafic de cargos qui, en pleine tempête, perdent des conteneurs, indique Alain Gautier. Dans les mers du Sud, en revanche, les dangers sont les growlers, ces bouts d’icebergs. »

La moindre collision ne pardonne pas

La vraie raison à ces heurts en cascade, aux dires des uns et des autres, demeure la vitesse des monocoques sur le Vendée, ces « Formule 1 des mers » qui peuvent atteindre les 30 nœuds (55 km/h). « Ils sont de plus en plus rapides, donc les collisions d’autant moins pardonnables et pardonnées », relève Alain Gautier. « La vitesse est telle que les animaux, eux non plus, n’ont pas le temps de réagir », appuie Morgan Lagravière, le troisième skipper à avoir abandonné sur ce Vendée, toujours à cause d’un Ofni, au large de l’Afrique du Sud.

Bertrand de Broc se souvient : « Sur la Solitaire du Figaro en 2004, avec Dominic Vittet, on était sur un bateau de 10 m, et à 100 milles de l’arrivée, on a entendu un choc énorme alors qu’on naviguait à 12 nœuds. C’était une grande planche, une sorte de madrier qui a laissé huit égratignures sur le safran. Malgré ça, on a pu finir à une moyenne de 9 nœuds. Sur le Vendée Globe, à l’allure où ça va, ça n’aurait pas pardonné. Les bateaux sont faits de carbone, comme les Formule 1, et quand il y a un choc, ça casse. »

Que faire, alors, pour esquiver les Ofnis ? « Prière, séance de vaudou, chakra », rigole Roland Jourdain, chef de projet de Lagravière. « Il y a une part d’aléatoire, philosophe ce dernier. C’est vrai qu’on met gros sur la table, humainement, financièrement, mais c’est aussi ce qui fait la magie de la mer, il y a des bonnes et des mauvaises surprises. »

La chance, tout bêtement, c’est aussi à elle que s’en remet Bertrand de Broc, qui ne compte plus ses anecdotes : « Une année, lors d’une Transat Jacques-Vabre, on était à 20-22 nœuds au large du Portugal, j’étais sur le pont et j’ai aperçu un rondin, qui devait faire plusieurs tonnes, passer à 4 m de notre bateau. S’il l’avait heurté, il aurait explosé en mille morceaux. Et l’année dernière, toujours sur la Jacques-Vabre, avec Marc Guillemot, notre bateau a navigué 12.000 milles aller-retour et lorsqu’on l’a observé à l’arrivée, il n’avait pas une rayure. Donc, oui, il y a évidemment une part de chance dans la course au large. »

Les sonars anti-Ofnis ne sont pas encore adaptés

Et la technologie dans tout ça ? « Le matériel pour détecter les Ofnis est encore trop coûteux, trop lourd, trop volumineux, c’est juste impossible », indique Lagravière. « Une caméra infrarouge, qui coûte dans les 50.000 €, ne servira pas à grand-chose sur le Vendée à cause de la vitesse, enchaîne De Broc. Le temps que l’alarme se déclenche, tu n’auras que quelques secondes pour sauter de la banette et barrer… »

Mais Lagravière, lui, croit en l’innovation. Si ce Vendée Globe était celui des foils, peut-être le prochain sera-t-il celui des radars anti-Ofnis ? « A l’avenir, les bateaux seront plus ergonomiques, assure le skipper. Pour l’instant, ce sont des machines de guerre qu’on ne peut pas exploiter à 100 %. » Des machines de guerre à la merci du moindre rondin de bois ou du pauvre dauphin qui nageait par là.