Élections à la FFR : « Le château de cartes est en train de s’écrouler », Florian Grill croit en ses chances de renverser Bernard Laporte

INTERVIEW A une semaine des élections de la Fédération française de rugby (FFR), Florian Grill, qui se présente en challenger contre Laporte, se confie à 20 minutes

Propos recueillis par Julien Laloye

— 

Florian Grill, candidat contre Bernard Laporte à la FFR.
Florian Grill, candidat contre Bernard Laporte à la FFR. — Anne-Christine POUJOULAT / AFP
  • Florian Grill, candidat à la président de la FFR contre Bernard Laporte, défend un projet de gouvernance de la fédération qu'il est estime plus sain et plus responsable.
  • Le challenger de l'ancien ministre a séduit un certain nombre de clubs après un tour de France mené au pas de charge malgré la crise du Covid-19.
  • Les ennuis judiciaires de son adversaire lui donnent un indéniable coup de boost à une semaine du verdict

Encore une petite semaine et ça en sera fini du tour de France des barbecues, alors que la candidature de Florian Grill est juste à point, pendant que celle de Bernard Laporte a pris un sérieux coup de flamme. Loin des problèmes judiciaires du président de la Fédération française de rugby, son challenger achève son marathon, qui doit le mener en déplacement jusqu’au 2 octobre, veille de l’élection. 230 jours à parcourir le pays jusqu’au grenier pour présenter son projet au rugby amateur, malgré la parenthèse du Covid. Et pour se présenter lui-même.

Le chef d’entreprise, ancien deuxième ligne gaillard du PUC et président de la Ligue Ile-de-France, a mis longtemps à se convaincre qu’il était l’homme de la situation, plutôt qu’un Lièvremont ou un Blanco qui ont finalement préféré rester en retrait. Il a mis un peu de temps à rendre les coups, aussi, lui qui aime reprendre les mots de Pierre Camou, l’ancien président de la FFR : « Dire du mal des gens du rugby, c’est faire du mal au rugby ». Mais il a fini par s’y mettre, convaincu que le temps joue pour Bernard Laporte :

« Ce n’est pas pour rien qu’il a refusé de reporter les élections. Il a préféré mener une campagne éclair en cachant la poussière sur le tapis. Mais chaque fois qu’on a vu des gens, on les a convaincus. Ce sera très serré, n’en déplaise à tous les moyens déployés contre nous et les promesses démultipliées un peu partout ». Entretien.

Florian Grill, est-ce que vous êtes connu un peu plus que de votre mère aujourd’hui, comme avait ironisé Bernard Laporte au moment de votre candidature ?

Après un an à faire le tour de France des clubs, j’imagine, oui (sourire). Avec Ovale ensemble, on a voulu faire les choses dans le bon ordre, le programme avant le candidat. Je n’ai jamais cru à l’homme providentiel. Cette attaque de Bernard Laporte était très déplacée. Il a juste oublié ce qu’on apprend dans n’importe quelle école de rugby, à savoir le respect. Jusqu’au bout, il a refusé de participer au débat que lui proposaient toutes les grandes radios, contre l’évidence démocratique même. C’est une manière de continuer à faire comme si je n’existais pas, dont acte. Paradoxalement, il a beaucoup fait pour ma notoriété le jour où il a dit que seule ma mère me connaissait.

Blanco, Skrela, Lhermet… Que répondez-vous à ceux qui vous disent que votre liste sent le réchauffé ?

Dans toute organisation, le plus important ce n’est pas le profil des individus, c’est de savoir mettre les bonnes personnes aux bons endroits. Moi, je pense que si j’ai Jean-Marc Lhermet pour m’occuper des équipes du France et du haut niveau, je peux difficilement faire mieux. Si j’ai Jean-Claude Skrela pour diffuser la culture du sept dans le monde amateur, c’est nickel. Et si pour les partenariats à l’international, j’ai la chance d’avoir un mec qui la notoriété mondiale qu’à Serge Blanco, parce qu’à l’étranger, il y a Lomu et Blanco, alors je suis le roi du pétrole. On a une équipe en béton armée, qui est rajeunie et renouvellée à 90 %, avec 20 présidents de clubs qui connaissent la vie quotidienne des licenciés. Bernard Laporte a entendu parler du rugby amateur, moi je l’ai vécu pendant 20 ans.

Pensez-vous que la garde à vue de Bernard Laporte est de nature à changer le résultat des élections ?

Je ne souhaite pas faire de commentaire. Je reste concentré sur les problèmes des clubs au quotidien avec notre projet de relance des licenciés, d’aide aux clubs et de valorisation des bénévoles.

Un sondage du journal Midi Olympique vous donne perdant au début du mois. Vous pensez encore pouvoir inverser la vapeur ?

On a nos propres relevés terrain qui ne disent pas la même chose. Dans nos pointages à nous, on est devant. Le sondage dont vous parlez a été sur un échantillon statistique qui est très faible, à peine 15 % des clubs, alors que nous on a une estimation sur 90 % des clubs. Il y a aussi des indécis qui ont peur d’éventuelles représailles s’ils se déclarent en notre faveur. Cela dit, je suis très confiant sur la confidentialité du vote électronique, même si la Fédération a changé les règles du jeu au dernier moment pour l’inscription sur la plateforme de vote. Chez nous, ça a été le branle-bas de combat pour s’assurer que tous les clubs amis accomplissent la procédure à temps.

Pourquoi jugez-vous le bilan de Bernard Laporte décevant ?

A l’origine de ma candidature, il y a le sentiment qu’il y a une vraie crise dans le rugby qui est attestée par des chiffres. 26 % de licenciés en moins dans les écoles de rugby en trois ans. 65 % de masse salariale en plus à la Fédé, des déficits sur tout le mandat de l’équipe sortante. Ce sont des signaux très inquiétants. Et puis il y a des propos qu’un président de la Fédération ne devrait pas tenir. Bernard Laporte est sensé être le garant de l’institution et des gens qui ont fait l’histoire du rugby français. S’en pendre comme il l’a fait à Boniface, Skrela, ou Benazzi, des grands noms du XV de France, ce n’est pas l’image que je me fais de mon sport. Je ne conteste pas à Laporte d’avoir des compétences rugbystiques. Mais la qualité de l’exécution est désastreuse. Comme la façon de se comporter avec les partenaires indispensables comme la LNR.

Auriez-vous agi différemment avec la LNR sur les tests d’automne ?

Quand Laporte se fait élire il y a quatre ans, il dit grosso modo qu’il veut dégommer le président de la Ligue Paul Goze. Comment voulez vous travailler dans un climat de confiance après ça ? Il ne faut pas arriver avec des diktats mais avec un principe d’écoute. Sur la tournée d’automne, la proposition de la Ligue de s’en tenir à cinq matchs était très raisonnable, on aurait pu éviter la guerre qu’a provoquée la Fédération. Vous connaissez beaucoup de gens qui négocient avec un pistolet sur la tempe ? Pas moi. Il y a un vrai problème de méthode. C’est comme si Bernard Laporte avait besoin du conflit pour avancer. On ne sera jamais champions du monde si on n’apaise pas les relations avec la LNR.

Avez-vous été surpris que Fabien Galthié mette son poste dans la balance si jamais Bernard Laporte devait s’incliner ?

Je vais simplement répondre que je reconnais des vraies qualités sportives à Fabien Galthié, mais que l’équipe de France ne doit pas être un sujet politisé. Le sélectionneur est normalement astreint à un devoir de réserve en tant que salarié de la Fédération, même si je pense, à la lecture, qu’on a un peu surinterprété ses propos.

Travaillerez-vous avec lui si vous êtes élu ?

C’est toujours ce qui a été prévu. Je ne suis pas Laporte, qui selon que vous ayez soutenu Pierre, Paul, ou Jacques, vous êtes soit un pestiféré soit quelqu’un d’acceptable. Quand le président de la FFR, sur un sujet aussi symbolique que l’équipe de France, trouve le moyen de faire de la politique, parce qu’on sait bien d’où sort cette intervention du sélectionneur, ça ne fait pas partie de ma conception du poste.

Est-ce que vous regrettez la gestion de l’équipe de France de la part de la Fédération, entre l’éviction de Guy Novès et la mise sous tutelle de Jacques Brunel ?

Elle illustre la violence hallucinante du management de l’équipe Laporte. Quel chef d’entreprise rationnel licencierait un mec en annonçant son départ dans la presse, surtout quand ce mec représente ce qu’il a représenté dans le rugby, après un soi-disant audit qui n’existait pas ? Déjà c’est ultra volent, mais en plus, c’est une faute de gestion, ça coûte un bras. Ensuite, On fait venir Jacques Brunel pour lui imposer Galthié par-dessus, le tout avec Serge Simon en arrière-plan dont on se demande s’il n’est pas un sélectionneur bis. C’est indéniable qu’il y a eu du mieux sur ces derniers mois sur les résultats, mais au regard des relations détestables entre la FFR et la LNR, l’état de grâce est terminé pour Fabien Galthié.

Vous évoquez le coût du licenciement de Guy Novès et de son staff [estimé à plusieurs millions d’euros nldr], et cela rejoint vos inquiétudes sur la santé financière de la FFR. Est-ce que vous pensez que la Fédération court à sa perte sur ce plan ?

On a une gouvernance qui a réussi un Grand Chelem déficitaire, puisque la FFR reste sur quatre années de déficit d’exploitations. Le dernier budget voté en juillet est un exemple parlant. Le comité directeur a fait approuver un prévisionnel déficitaire de plus de 5 millions d’euros avec un France-Irlande prévu devant 80.000 spectateurs au Stade de France ! C’était totalement irréaliste avec l’épidémie de Covid. Ca s’appelle un budget gonflé à l’hélium, et il vient d’être finalement corrigé, avec des pertes qui ne vont pas être loin des 14 millions d’euros en fin d’année. Alors Bernard Laporte cherche à faire rentrer un fonds d’investissement au capital des VI nations pour trouver de l’argent, mais un fonds d’investissement, il cherche de la rentabilité. Le sentiment que ça me donne, c’est une fuite en avant permanente pour financer des dépenses de plus en plus démentes. A un moment, il va falloir payer la douloureuse, et le château de carte est déjà en train de s’écrouler.

Vous avez tout de même voté le plan d’aide exceptionnel de 35 millions d’euros, non ?

Les 35 millions, on les a votés et on ne reviendra pas dessus parce que le rugby amateur en a besoin. Mais pour ça, l’équipe en place a vidé les caisses et a utilisé une partie du fond d’assurance qui est normalement utilisé pour les grands blessés. On parle de 15 millions ponctionnés, quand même, surtout pour assurer le train de vie d’une Fédération qui a embauché 100 personnes à temps plein sans que son périmètre n’ait évolué depuis 2016.

Comment redresser la barre sur le plan des recettes ?

En plus des 35 millions, on veut lever 16 millions d’euros par an auprès des entreprises via les programmes RSE (Responsabilité sociale et environnementale) pour aider les clubs qui mènent des initiatives intéressantes. Prenons les restos du cœur, qui ont 2000 implantations en France, ils lèvent 95 millions d’euros par an. Bien sûr, la FFR n’est pas une association, mais on a 1900 clubs amateurs, et un club de rugby, c’est beaucoup plus que des matchs et des entraînements. Il aide les enfants à devenir adultes, il crée du lien entre les gens. Avec le Covid, il y a un autre modèle à inventer que le modèle strictement publicitaire, où on met le nom du sponsor sur le maillot et c’est terminé. Les entreprises recherchent du sens dans leurs partenariats, et on veut leur proposer du sens.

Comment enrayer la chute du nombre de licenciés ?

Une des raisons qui font que les parents ne mettent pas leur gamin dans des écoles de rugby, c’est sa mauvaise image. Il y a plein de parents qui ont la trouille parce qu’ils pensent que le rugby en top 14, c’est le même que dans les écoles de rugby. Il faut démonter ce préjugé. En Ile-de-France, on a changé les règles quand on a vu que 80 % du temps des actions, c’était des rucks et des mauls. Avec le toucher deux secondes, on va vers un rugby avec plus de passes, plus intéressant pour les gamins. Il faut aussi réinvestir dans les écoles. La Fédé est nullissime là-dessus alors qu’il y a 13 millions de scolaires à séduire. On a le rugby à cinq, sans plaquage, qui est un outil fabuleux. On peut y jouer dans la cour de récré, dans un gymnase, et c’est totalement mixte. Moi je rêve qu’on voit du rugby partout dans les écoles.