« Son exemple est canon »… La victoire de Rashford peut-elle décomplexer l’engagement des sportifs ?

FOOTBALL L'attaquant de Manchester United a fait reculer le Premier ministre britannique Boris Johnson au sujet de l'arrêt d'un programme d'aide alimentaire pour les enfants défavorisés

Nicolas Camus

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Marcus Rashford, qui s'est distingué lors de la pandémie de coronavirus en aidant les enfants défavorisés, a porté un maillot floqué «Black Lives Matter» lors de la reprise de la Premier League, le 19 juin 2020.
Marcus Rashford, qui s'est distingué lors de la pandémie de coronavirus en aidant les enfants défavorisés, a porté un maillot floqué «Black Lives Matter» lors de la reprise de la Premier League, le 19 juin 2020. — Matt Childs/AP/SIPA
  • Le Britannique Marcus Rashford a fait l’admiration de tous il y a dix jours en forçant son gouvernement à prolonger un programme d’aide alimentaire pour les enfants.
  • Très engagé sur ce sujet, le joueur de MU, qui a lui-même grandi dans un milieu très modeste, peut être une source d’inspiration pour les sportifs du monde entier.
  • Nombreux sont ceux qui donnent déjà du temps et de l’argent pour des œuvres sociales, mais une nouvelle façon de faire pourrait émerger, plus visible et plus efficace.

« Rashford Premier Ministre » ! Evidemment, on connaît la propension du Daily Star a en faire un poil trop sur ses Unes. N’empêche, le tabloïd anglais a cette fois visé juste, le 17 juin, en consacrant sa première page à Marcus Rashford. Non pas que l’attaquant de Manchester United envisage sérieusement d’investir le 10 Downing Street, mais la manière dont il a fait plier l’actuel locataire des lieux Boris Johnson est impressionnante.

Touché par l’arrêt d’un programme d’aide alimentaire permettant à 1,3 million d’enfants défavorisés de manger gratuitement, mis en place quand le confinement a forcé les écoles et leurs cantines à fermer, le Mancunien de 22 ans a lancé la révolte. Une lettre ouverte aux parlementaires, une tribune dans le Times pour raconter son histoire de gamin qui n’avait pas toujours de quoi manger dans son assiette, le tout relayé des dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, et le gouvernement a fait machine arrière en moins de 48 heures. Avec les félicitations du PM himself pour le héros du peuple. « Je le remercie pour ce qu’il a fait. Je pense qu’il a raison d’attirer l’attention sur ce problème », a dit Boris Johnson, bien obligé de se montrer bon perdant.

Cette victoire de Rashford a marqué les esprits. Mais l’Anglais n’est pas le seul sportif à s’aventurer hors de son habitat naturel en ce moment. Aux Etats-Unis, la mort de George Floyd fin mai a déclenché un tsunami dans la société, auquel les joueurs de NBA et NFL, notamment, ont largement apporté leur écot. LeBron James a lancé une association pour pousser les électeurs noirs américains à voter massivement à la présidentielle du 3 novembre prochain, tandis qu’un groupe d’une petite centaine de joueurs a fait savoir qu’il réservait sa réponse quant à sa présence fin juillet à Orlando pour la reprise de la saison de basket, secondaire face à la lutte actuelle contre l’injustice sociale et raciale.

Pas une nouveauté

« Ça remet en question un présupposé très répandu qui veut qu’un sportif installé ne pense qu’à sa petite carrière, à gagner beaucoup d’argent, à développer sa marque, etc. Mais Rashford ou les autres ne sont pas du tout des cas isolés, pose le sociologue Benjamin Coignet, qui s’intéresse depuis longtemps à l’intégration des clubs et des sportifs dans la société. Il y en a énormément qui s’investissent pour des causes sociales ou écologiques, qui financent des académies de formation, des programmes type Unicef, dans des pays en voie de développement ou dans leur ville d’origine. Les sportifs ne sont pas que des bêtes de travail et de compétition qui ne pensent qu’à eux. »

Ils n’ont pas non plus attendu d’être confinés pour faire attention au monde qui les entoure. Un exemple parmi tant d’autres : l’association « Common Goal » créée par Juan Mata en 2017, qui invite les joueurs et joueuses du monde entier à reverser 1 % de leur salaire pour aider des populations défavorisées. Il y a deux ans, on vous racontait aussi comment les joueurs de l’équipe de France de foot s’impliquaient de plus en plus auprès d’associations caritatives. Au passage, l’un des enseignements de cet article a été la difficulté à obtenir des informations de la part des joueurs ou de leurs conseillers, qui préfèrent que ce genre d’initiatives pourtant très honorables ne s’ébruitent pas trop.

Cela va peut-être changer. Grâce à la puissance exponentielle des réseaux sociaux et à l’émergence de meneurs, notamment. C’est en tout cas l’avis de Sébastien Bellencontre, spécialiste de la gestion d’image des sportifs professionnels avec son agence 4Success. « L’exemple de Marcus Rashford est canon. La force de la communauté, les nouveaux moyens de communication, ça a un pouvoir d’écho énorme, observe celui qui s’occupe de sportifs de tous horizons (Blaise Matuidi, Dimitri Payet, Amandine Henry, Pierre Gasly, Mathieu Bastareaud, Thomas Heurtel, etc.). Cela peut rassurer les sportifs sur le fait qu’ils ont le droit de communiquer, les aider à décomplexer leur engagement. Jusqu’à présent, ils avaient souvent peur qu’on leur reproche de s’approprier un sujet pour faire de la comm’. Ce sont des gens avec des ego importants, qui le prennent mal quand ils entendent des choses négatives sur eux. »

Le don et le contre-don

On n’en est pas encore à voir Blaise Matuidi interpeller directement Emmanuel Macron, mais l’idée que taper dans un ballon (ou le lancer, ou ce que vous voulez) n’empêche pas de se positionner sur un fait d’actualité fait son chemin, petit à petit. Pourquoi le font-ils, d’ailleurs ? Notre sociologue nous éclaire :

« On a appelé ça la logique du don et du contre-don [théorisée dans les années 20 par Marcel Mauss, neveu d’Emile Durkheim et considéré comme le père de l’ethnographie française – cliquez là après avoir lu ce papier, vous verrez c’est passionnant]. Ce sont des personnes qui viennent de milieux socialement défavorisés, qui ont réussi grâce au sport, aux institutions, à la vie sociale de manière générale, qui à un moment donné de leur vie se sentent l’obligation de rendre d’une autre manière que celle de l’émotion, du spectacle. Faire plaisir aux gens est déjà une manière de rendre, mais beaucoup se sentent la nécessité de redonner quelque chose à la population, au territoire, à la société, voire à l’humanité. »

La nouvelle génération plus à l’aise ?

Voilà pour les fondations. Ensuite, l’éclat apporté dans les finitions est peut-être une question de génération. Marcus Rashford a 22 ans. Kylian Mbappé, qui n’a pas hésité à voir grand pour le lancement en début d’année de son projet « Inspired by KM », imaginé par sa mère et créé pour accompagner 98 jeunes issus pour la grande majorité de milieux modestes d’Île-de-France jusqu’à leur entrée dans la vie active, 21 ans. « Je n’ai pas l’impression qu’on invente quelque chose de nouveau, je dirais plutôt qu’on fait ce qu’on faisait il y a 20 ans mais avec plus de moyens et plus de visibilité », avait déclaré Fayza, la maman, à cette occasion. En plein dans le mille.

Aux Etats-Unis, Joe Burrow, 23 ans et numéro 1 de la dernière draft NFL, détonne par ses discours engagés, notamment pour défendre la communauté noire. « Ouvrez vos oreilles, écoutez, parlez. Ce n’est pas de la politique, il s’agit des droits de l’Homme », disait-il le 25 mai. Burrow est blanc, il sera très riche, mais il a grandi dans le sud-est de l’Ohio, où le taux de pauvreté est deux fois supérieur à la moyenne nationale.

« Les champions possèdent de nombreuses dimensions »

« Les jeunes sportifs qui arrivent maintenant sont mieux préparés à tout ça, estime Bellencontre. Ils ont grandi avec cette idée que l’on pouvait se faire entendre. » « Ils vont plus vite, c’est certain, embraye Coignet. C’est une question de conscience personnelle et d’entourage. » L’engagement hors terrain est dans l’ère du temps. Ça, Fabien Paget le défend depuis un moment. Il est le co-fondateur de 17 Sport, « la premiere entreprise d’impact dans le domaine du sport ». L’agence conseille et accompagne les acteurs les plus progressistes du sport, tels que Danone, Adidas et de nombreux athlètes engagés pour la société.

Fabien Paget a accompagné Serena Williams pendant plusieurs années, notamment autour de son engagement auprès des femmes.

Les champions possèdent de nombreuses dimensions et certains ont la volonté naturelle d’utiliser leur voix pour incarner le changement. Serena Williams est une icône du tennis mondial mais elle rayonne dans le monde entier pour son impact auprès des femmes. A mon sens, les athlètes peuvent aller plus loin que simplement réaliser un chèque ou organiser un diner de gala. Ils peuvent se trouver une mission à eux, sur un sujet de société qui les touche. Cela doit être authentique et sincère, évidemment. Serena, si elle parlait développement durable, ce serait moins crédible que la cause des femmes. »

Un constat partagé par Sébastien Bellencontre. « L’athlète moderne ne peut plus seulement être performant sur le terrain, il doit aussi jouer un rôle d’ambassadeur, de leader d’opinion. Sur des sujets qu’il maîtrise et qui lui sont propres. » Ce qui n’est pas toujours facile à trouver. Il prend ainsi l’exemple d’un jeune pilote de F1 qu’il conseille : « Il se cherche un peu, on parle de plein de choses, des dangers de la route pour les jeunes conducteurs par exemple. A un moment on s’est mis à parler d’écologie, parce que ça reste un mec de 24 piges qui voit bien que le monde a besoin de changement, sauf que ça ne peut pas marcher. Il prend souvent l’avion et il conduit une voiture qui pollue… Il aimerait le faire, mais ce serait très mal interprété et il louperait son coup. »

On ne devient pas non plus une voix qui compte en claquant des doigts au réveil. Avant même de parler de ses actions, il faut qu’elles existent déjà. Rashford, pour revenir à lui, avait levé 450.000 euros lors d’une première campagne personnelle, puis permis de récolter un peu plus de 22 millions d’euros pour l’association FareShare (qui lutte contre le gaspillage alimentaire et la malnutrition), avant de partir en croisade contre son gouvernement.

Autre élément d’importance pour ceux qui se jettent à l’eau : garder du recul. S’engager, c’est du temps, de l’énergie, du stress. Une claque, aussi, parfois. « Le moment où on se dit qu’on a fait quelque chose de bien, il est très court, décrit Marie-Amélie Le Fur, tête de pont en handisport en France. Derrière, on pense tout de suite à comment on peut aller plus loin. Les causes que l’on défend n’ont pas de fin, malheureusement, et beaucoup de sportifs sont pris dans cet engrenage. Plus on en fait, plus il y a un besoin, plus il faut continuer. C’est là qu’il faut faire attention. »

Sollicité de toutes parts depuis sa victoire, Marcus Rashford a déjà fait savoir qu’il ne s’arrêterait pas là. « Je ne veux pas que ce soit la fin de mon engagement, parce que d’autres mesures doivent être prises », a-t-il assuré au micro de la BBC. Décoré par la ville de Manchester pendant la crise, d’ores et déjà favori pour le titre de personnalité sportive de l’année décerné par la BBC, il a vu sa cote pour être fait Chevalier de la Reine descendre à 6 contre 4 chez les bookmakers. Accessoirement, son entraîneur Ole-Gunnar Solskjaer compte sur lui pour ramener MU dans les mêmes sphères que City et Liverpool. Sacré programme.