Report des JO 2020 : « A côté de la plaque », « inconscient »… Le CIO a-t-il perdu toute crédibilité avec la crise du coronavirus ?

JO 2020 La décision tardive de repousser les JO 2020 pourrait avoir de lourdes conséquences pour le CIO et son président Thomas Bach 

Aymeric Le Gall

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Thomas Bach a dû se résoudre à annoncer le report des JO 2020.
Thomas Bach a dû se résoudre à annoncer le report des JO 2020. — Fabrice COFFRINI / AFP
  • Le Japon et le CIO ont annoncé mardi le report officiel des Jeux Olympiques, « au plus tard en 2021 ».
  • Cette annonce intervient alors que la pandémie de coronavirus ne cesse de s’étendre partout sur le globe.
  • La décision du report semble tardive en comparaison des mesures prises dans le monde du sport depuis le début de la crise sanitaire mondiale.

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Cette déclaration choc, prononcée par Jacques Chirac au IVe sommet de la Terre à Johannesburg en 2002, ne pouvait pas mieux coller avec la position (ou plutôt la non-position) du Comité international olympique à l’égard des JO 2020 et de la pandémie de coronavirus qui frappe notre planète.

Alors que le sport s’est mis au chômage technique partout dans le monde depuis un bon moment déjà, que les compétitions sont reportées une à une et que l’humanité tout entière se terre chez elle de peur de propager le virus, aucune décision n’avait encore été prise concernant les Jeux olympiques de Tokyo, censés débuter le 24 juillet et se terminer le 9 août. Comme si l’olympisme avait développé des anticorps qui le placeraient au-dessus de la science et des simples mortels que nous sommes.

From « prématuré » to « on reporte » very quickly

Il aura donc fallu attendre que le Japon, pays organisateur de l’événement, fasse le premier pas et demande officiellement au seigneur des anneaux qu’est le Comité international olympique le report des JO pour que celui-ci embraye dans la foulée. « Dans les circonstances actuelles, sur la base des informations fournies par l’Organisation mondiale de la santé, le président du CIO et le Premier ministre du Japon ont conclu que les Jeux de la XXXIIe olympiade à Tokyo doivent être reprogrammés à une date au-delà de 2020, mais pas plus tard que l’été 2021 », a annoncé le CIO dans un communiqué publié mardi après-midi.

Un discours qui tranche avec celui tenu quatre jours plus tôt par Thomas Bach, le saint patron de l’institution du CIO, qui expliquait qu’il « serait prématuré de partir dans des spéculations et de prendre une décision » au sujet d’un éventuel report. Report qui, au vu de la situation de crise sanitaire dans lequel le monde est plongé, ne faisait pourtant aucun doute. « Ils ont certainement espéré que l’épidémie ne soit pas aussi grave qu’elle ne l’est aujourd’hui et pensé qu’elle serait maîtrisée dans un avenir plus ou moins proche », avance Armand De Rendinger, consultant international en sport et en olympisme.

Le CIO ne s’est pas beaucoup mouillé

On avait pourtant cru que le moment était venu, dimanche, quand les bruits de couloirs ont laissé entendre que le CIO s’apprêtait à publier un communiqué officiel concernant les Jeux. Une annonce qui a fait « pschitt » puisque celui-ci expliquait finalement se laisser quatre semaines pour prendre une décision finale. QUATRE SEMAINES ! « Le CIO est l’institution propriétaire des JO, c’était à lui de fixer le cap or il n’a fait que slalomer, tergiverser, explique l’auteur de différents ouvrages sur l’olympisme. Comme toujours avec le CIO dans ces cas-là, il demande aux autres acteurs de communiquer. En l’occurrence, là, l’OMS d’un côté et le Japon de l’autre. Mettez-vous à la place des Japonais qui ont dépensé des milliards d’euros dans l’organisation des Jeux, ce n’était pas évident pour eux de prendre la décision tout seul. Ils l’ont finalement prise en parfaite responsabilité. Et voilà maintenant le CIO qui communique "oh la bonne décision qui a été prise par nous tous !" alors qu’il a tout fait pour ne pas avoir à le faire lui-même… ».

« La déclaration de Thomas Bach [la première, quand il annonce qu’il est prématuré de prendre la décision d’un report] est complètement à côté de la plaque. Elle n’est pas acceptable », s’était déjà insurgé André Giraud, le président de la Fédération française d’athlétisme sur le site de FranceTV Sport, dimanche. Ce n’est d’ailleurs pas le seul, loin de là, à être monté au créneau.

Cette annonce a eu pour effet d’impulser une levée de boucliers de la part d’un certain nombre de poids lourds de la gouvernance olympique mondiale (Dick Pound pour le Canada, Pierre-Olivier Beckers, le président de la Commission de coordination des JO 2024, pour la Belgique), des comités nationaux olympiques les plus puissants (le Canada, l’Australie, la Norvège, les Etats-Unis) et de la quasi-totalité des athlètes engagés dans les Jeux. Des athlètes forcés jusque-là de naviguer à vue et de s’entraîner dans des conditions logistiques et psychologiques précaires à cause des mesures de confinement.

« Ils ont complètement sous-estimé la réaction de certains acteurs-clés du monde sportif, qui n’a pas supporté que le CIO fasse comme s’il était hors des problématiques qui touchent désormais la planète tout entière. Ils sont passés pour des inconscients vis-à-vis des instances politiques et sanitaires mondiales, juge Armand De Rendinger. Le CIO ne ressortira malheureusement pas grandi de cette affaire-là. Même si c’est plus la communication que la réflexion de Thomas Bach qui a été mauvaise à mon sens. » Mais dans ce monde où l’image prévaut sur le reste, la communication est justement le nerf de la guerre. Partant, c’est un zéro pointé pour le CIO qui ne sera certainement pas sans conséquences.

Vers un rééquilibrage des pouvoirs dans le monde olympique ?

A chaud, Armand De Rendinger en vaut au moins trois. La première concerne la crédibilité même du CIO au regard de tous les acteurs du monde sportif olympique. « Ces atermoiements du CIO auront à coup sûr une incidence sur la répartition des pouvoirs entre les différents acteurs (CIO, CNO, fédérations, commissions d’athlètes, sponsors, etc), annonce-t-il. Le report des Jeux à 2021 va avoir un impact sur les calendriers sportifs et un certain nombre de fédérations vont devoir reporter leurs propres événements. Il va y avoir un effet domino qui va faire qu’il va falloir repenser complètement l’organisation de la gouvernance du sport lui-même.

« Dans les relations, qui étaient jusqu’à maintenant pyramidales entre le CIO et tous les acteurs clé du mouvement sportif olympique international, poursuit le consultant, on va se retrouver dans une situation où beaucoup de wagons de la locomotive CIO vont se décrocher, où chacun aura repris du poil de la bête et pourrait exiger des prérogatives élargies. »

La seconde, plus personnelle, concerne directement son président Thomas Bach, dans l’optique des prochaines élections à la tête du CIO qui auront lieu l’année prochaine. Sa gestion pour le moins frileuse de la crise « va sûrement le mettre en difficulté, lui qui avait été élu en empereur à Buenos Aires en septembre 2013 », avance De Rendinger. Enfin, plus globalement, et pour sortir un peu du vernis de la communication autour de l’annonce de ce report, la crise sanitaire actuelle risque d’avoir une incidence sur les contrats signés par les villes organisatrices ou les pays organisateurs avec le CIO.

De Rendinger, toujours : « C’est un contrat très bénéficiaire pour le CIO et qui est surtout à la charge des pays organisateurs. Mais à l’avenir, vu l’expérience de cette pandémie, celui-ci pourrait être amené à être revu dans les grandes largeurs ». Moins à l’avantage du CIO, s’entend. « S’il veut être crédible vis-à-vis de ses partenaires, conclut notre spécialiste de l’olympisme, le CIO et Thomas Bach ne vont plus pouvoir se permettre des atermoiements de cette nature. »