VI Nations: « L’avantage, c’est que les Anglais ne le connaissent pas »... Comment Anthony Bouthier est passé de maçon à arrière du XV de France

RUGBY Annoncé dans l’équipe de départ face à l’Angleterre, Anthony Bouthier n'était pas vraiment destiné à porter un jour le maillot de l’équipe de France

J.L.
— 
Anthony Bouthier, dernière sensation du XV de France?
Anthony Bouthier, dernière sensation du XV de France? — PAUL FAITH / AFP

Une histoire comme le rugby pro n’en fait plus. Anthony Bouthier, from la maçonnerie landaise de Pouillon à 22 ans to titulaire contre les Anglais à 27 ans après 10 matchs de championnat derrière lui. Manque la confirmation du staff jeudi en début d’après-midi, mais le garçon est confiant. On tient ça de Simon Gatuingt, le meilleur pote ou pas loin, en grande conversation WhatsApp avec l’arrière héraultais depuis le début du rassemblement du XV de France à Nice. Les deux sont inséparables depuis la méga chouille de la classe des 18 ans et le titre de champion de Côté Basque-Landes de 3e série avec la réserve du Pouillon. Le seul titre de Bouthier, qui aurait dû ressembler au climax de sa carrière de joueur de rugby.

Sur les chantiers jusqu’à 22 ans

C’est la fameuse époque Truquez, maçonnerie générale et gros œuvre en bâtiment. 8h00-17h30 sur les chantiers à poser des moellons avant de filer à l’entraînement… poser des moellons. « C’était pas si exceptionnel non plus, faut savoir que tous les jeunes du coin vont au rugby, se remémore Eric Truquez, le big boss. Bon, lui c’est vrai qu’il se donnait plus que les autres ». D’abord apprenti, puis en CDI, sans jamais sortir du rang. « Un mec simple, bosseur, qui se mettait pas en avant. Le lundi on se faisait un petit débriefing du match du week-end, mais on ne pouvait pas s’attendre à la suite ».

La suite immédiate ? Le court trajet jusqu’à Dax, le grand club de la région, pour faire le nombre en espoir. Sans grand espoir, justement, si l’on ajoute la fracture du péroné qui flingue tout. Richard Dourthe, de retour dans la région, ne lui propose pas de contrat pro. « Question de budget », se défend l’ancien international. Bouthier n’en prend pas ombrage : « On ne lui a rien fait espérer, détaille Simon. Il n’avait jamais goûté à l’entraînement avec les pros, on peut pas dire que ce soit un coup dur ». Pourtant il se passe un truc sur la fin de saison. Deux, trois mois à flamber et une équipe de Fédérale 1 qui se pointe. Allons-y pour l’exil breton, à Vannes, là où tout commence pour de vrai.

Pas conservé par Dax, révélé par Vannes

Le coup de pot de tomber sur un club très structuré qui vise la Pro D2. « De super entraîneurs notamment chez les 3/4, nous vend Dominique Bergougniou, président d’honneur du club des supporters. Anthony a vraiment beaucoup progressé chez nous ». On lui parle de l’essai fou de Bouthier pour la montée en Pro D2 en 2016. Un rush de 80 mètres face à Massy qui fait encore frissonner d’émoi au stade de la Rabine.

« Vous savez, il en a mis d’autres des comme ça, souffle Bergougniou. Vous auriez vu l’ovation après son dernier match à Vannes. C’est un type d’une simplicité, d’une humilité… Toujours à venir parler avec nous après les entraînements. Un capitaine comme ça franchement, quelle chance on a eue ». Toute la ville l’attend sur le quai avec un mouchoir à la main à son départ pour Montpellier, malgré une petite musique désagréable dans la tête : le top 14, ce n’est pas trop haut pour le gamin, qui n’en est plus un ? Lui-même semble avoir quelques réticences, dans Ouest-France:

On avait fait une très bonne année avec le RCV (demi-finale de Pro D2, NDLR), mais je ne me disais pas du tout que j’avais le niveau pour aller au-dessus. Quand Montpellier m’a appelé, j’ai eu peur. Est-ce que ça valait le coup ? Les Vannetais m’ont rassuré, m’ont dit que je pouvais le faire, mais je les trouvais juste bien gentils. Moi, j’étais loin de tout ça. Puis j’ai réfléchi. C’était une grosse marche à monter, je me doutais que ça allait être dur, je me disais que je n’allais peut-être pas y arriver, mais je gardais ça dans un petit coin de ma tête. Et puis, au pire, je retournerais en Pro D2. »

Plus trop au programme, le retour à l’échelon d’en-dessous. Un peu de chance là-dedans évidemment, saison de doublons, blessures en cascade chez Altrad. Mais il en faut toujours à un moment. Bouthier bluffe tout le monde en championnat, et même en Coupe d’Europe. « Ça faisait deux ans qu’il était au-dessus du lot en Pro D2, observe Thomas Lièvremont, consultant Canal sur la 2e division française. C’est un joueur d’instinct, très rapide, avec un bon jeu au pied d’occupation, qui prend neuf fois sur dix la bonne option avec le ballon et qui est fort au duel. Franchement, il mérite d’être où il est. Moi j’espérais vraiment que Galthié allait l’appeler ».

C’était pourtant inespéré à l’automne. Quand le nouveau sélectionneur débarque dans l’Hérault pour sa tournée des troupes, Bouthier ne fait même pas partie de la liste des 90 joueurs suivis par le staff. Véridique, confirme Simon Gatuingt. « Lors de l’entretien, Fabien (Galthié) a été cash. Il lui a dit. "Au départ t’étais pas dans les noms qu’on suivait, mais ton coach t’a bien vendu". Bon Anthony est un mec bosseur, enthousiaste, qui sait la chance qu’il a d’être là, sûr que ça plaît au staff ».


« Il a toujours réussi à se démarquer au niveau d’après »

Reste le doute quand même de le lancer contre la loco britannique et ses joueurs d’échecs au pied, pour ceux qui auraient oublié le calvaire vécu par ce pauvre Huget sur tous les ballons de déplacement l’an passé lors de la déroute de Twickenham. « C’est sûr qu’on sera plus stressés que lui de le voir passer au travers, s’inquiète Simon, qui ira l’encourager à Saint-Denis avec une belle délégation du Pouillon. Mais à chaque fois qu’il a été testé au niveau supérieur, il a réussi à se démarquer. Si ça se trouve, il sera au-dessus dimanche ».


C’est aussi le pari de Dominique Bergougniou, le supporter vannetais : « Il a un avantage, c’est que les Anglais ne le connaissent pas. Ça m’étonnerait qu’ils aient fait beaucoup de vidéo sur Bouthier. Tenez, je pense même qu’il peut leur marquer un essai ». Le premier d’une longue série ? Thomas Lièvremont envisage même de voir le Landais durer à un poste où le staff ne compte plus sur Médard, envoyé à l’ehpad, pendant qu’un autre Toulousain, Ramos, ne semble pas jouir d’une cote énorme chez Galthié. « S’il est sérieux et qu’il fait ce qu’il faut, il peut s’installer pour plusieurs années. Il peut faire une boulette contre les Anglais, mais son parcours montre un garçon solide et fiable. Je suis confiant pour lui ». Et nous donc.