« On est un peu en retard »… Pourquoi le badminton français, roi de l'EPS, n'a pas de joueurs de très haut niveau

VOLANTS Aux Internationaux de France, qui commencent ce mardi, seulement deux tricolores seront alignés en simple…

Antoine Huot de Saint Albin

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Brice Leverdez sera l'un des deux tricolores alignés en simple aux Internationaux de France.
Brice Leverdez sera l'un des deux tricolores alignés en simple aux Internationaux de France. — Seokyong Lee/Penta Press/REX/SIPA
  • Les Internationaux de France de badminton commencent ce mardi à Paris.
  • Un seul Français sera en lice en simple.
  • Comment ce sport, très pratiqué en milieu scolaire, n'arrive-t-il pas à amener des joueurs au haut niveau.

On en est réduit à ça. Comme le vulgaire étudiant que nous étions, à espérer qu’il y ait une vague de forfaits pour progresser dans la liste d’attente et atteindre le saint Graal, à savoir la liste des admis à l’école de journalisme. On partait de loin, très loin (36e sur cette fameuse liste d’attente), mais tout s’est bien goupillé et nous voilà à écrire des articles que vous lisez avec passion et attention. Brice Leverdez, lui, avait un peu moins de chemin à parcourir. Trente-septième joueur mondial de badminton, le Français était quatrième sur la liste d’attente du tableau principal des Internationaux de France, qui commencent ce mardi à Paris. Après quelques désistements, le numéro un tricolore sera bien à Coubertin (tout comme Thomas Rouxel, repêché de dernière minute) pour défendre le drapeau bleu-blanc-rouge en simple. Mais, de suspense, il n’y en aura point : il y a très peu de chances que vous entendiez La Marseillaise résonner dans la salle parisienne.

Que ce soit chez les hommes ou les femmes, en simple ou en double, les Français sont à la traîne dans les classements mondiaux. Par exemple, aucune badiste hexagonal ne sera présente dans le tableau principal à Coubertin. Dur et amer constat pour un sport pratiqué par des millions de gamins à l’école. Car, à la différence du handball qui amène des champions à la pelle, la discipline ne surfe pas sur son ancrage en scolaire pour former des joueurs de très haut niveau par la suite. « Le badminton ne s’est vraiment implanté en milieu scolaire qu’il y a une dizaine d’années, explique Patrice Lannoy, président du club de Chambly (Oise). Il faut un peu de patience, ça prend du temps de former, mais les champions vont bientôt commencer à arriver sur le circuit. »

Détection précoce nécessaire

Le badminton possède une base importante de joueurs d’un point de vue numérique, mais n’a pas su exploiter ce potentiel, avec seulement 190.000 licenciés (20e sport le plus pratiqué en France). Et pourtant, nombreux sont fous des matchs en montée-descente dans le gymnase du collège, là où on jouait sa vie. « Le gamin très doué à l’école, il n’a pas forcément la démarche de s’inscrire dans un club », assure le président de la Fédération française de badminton, Florent Chayet. « Souvent, l’élève qui est fort au bad, il pratique déjà un sport de raquettes, comme le tennis ou le tennis de table, dans un club », ajoute Arnaud Gazel, prof d’EPS dans un collège à Colombes (Hauts-de-Seine).

Alors, comment faire pour profiter de ce bassin de badistes en herbe ? A Chambly, le club organise des interventions dans les écoles primaires, pour promouvoir et sensibiliser les jeunes au bad. « Si on s’y prend au collège ou au lycée, c’est déjà trop tard pour former des joueurs de haut niveau », confirme Patrice Delabrouille, responsable du pôle France de Bordeaux. Une sensibilisation précoce nécessaire pour un pays qui n’a pas la culture bad et un sport qui manque de notoriété et de médiatisation. « Pourtant, les diffuseurs sont à chaque fois surpris des bonnes audiences qu’ils font avec le badminton », relève Florent Chayet.

Des passerelles à améliorer

Les établissements scolaires aussi ont un rôle à jouer pour diriger les enfants vers les clubs de badminton. « On pourrait faire comme avec l’athlétisme, où en chaque fin d’année, on organise un meeting en partenariat avec le club de Colombes, ce qui lui permet de détecter les bons éléments », reprend le prof. Et, pourquoi pas, se baser sur des expériences vécues à l’étranger : « On est un peu en retard, en France, concède Delabrouille. Je suis allé en Bulgarie et, à l’école, les profs qui détectent les jeunes joueurs et les orientent vers les clubs peuvent avoir un énorme retour, avec même de l’argent. »

De meilleures passerelles entre les clubs et le niveau scolaire devraient aussi être mises en place pour favoriser l’éclosion de talents. Delabrouille, toujours :

« Aujourd’hui, le système fait que si les gamins sont trop forts en clubs, ils ne peuvent plus jouer en UNSS avec l’école. Une passerelle reste à inventer en France entre les clubs, la Fédé et les établissements scolaires. Pour le moment, c’est un peu chacun pour soi. Nous, on a réussi à instaurer un système unique, avec une convention locale entre le Creps et deux établissements scolaires à Talence. Depuis cette année, les jeunes s’entraînent dix heures par semaine et bénéficient d’un emploi du temps aménagé. »

Les jours meilleurs arrivent

Pour améliorer l’accueil des joueurs et la compétitivité des équipes, une labellisation des clubs de jeunes a été mise en place, des plumes de niveaux (comme les ceintures au judo) ont été instaurées pour les plus jeunes joueurs et des documents ont été envoyés pour les formateurs. Résultats, les clubs se tirent la bourre, les joueurs aussi. Tout ça pour le bien de la France. Et pas n’importe laquelle.

« On est en progression constante, j’ai bon espoir concernant l’avenir, même si on ne peut être sûrs de rien, se réjouit Florent Chayet. Pour Tokyo 2020, nos chances de médailles sont quasi nulles, pour ne pas dire nulles. Mais ce n’est pas le cas pour Paris 2024, où je pense qu’on peut faire de bons parcours, et encore moins pour Los Angeles 2028. » Un optimisme normal quand on voit les résultats de la relève. Le 13 octobre, Christo Popov (17 ans) a remporté l’argent aux Mondiaux Juniors en Russie. La première médaille de la France dans l’histoire de la compétition.

La concurrence féroce de l’Asie

Au-delà de Christo Popov, dont le frère Toma Junior (21 ans) est troisième joueur français, les nouveaux fous du volant sont prometteurs.

  • Il y a un an, la France a été championne d’Europe juniors par équipe.
  • Arnaud Merkle a été champion d’Europe junior et demi-finaliste aux JO de la Jeunesse.
  • Thom Gicquel (21 ans) et Delphine Delrue (20 ans) forment une paire prometteuse en double mixte.
  • Sacha Lévêque a été vice-champion d’Europe des moins de 17 ans…

« Tout le travail mis en place porte ses fruits, les choses s’accélèrent, se félicite Delabrouille. Il y a même moyen d’avoir un joueur dans le top 10 dans les années qui viennent. » Brice Leverdez préfère rester prudent : « Il y a toujours eu de bons jeunes en France. Mais, ensuite, il y a un monde entre le niveau juniors et le niveau séniors. Le cap est très difficile à passer. »

D’autant que, face aux Bleus, il y aura toujours une armada monstre venue d’Asie, qui a toujours des années d’avance. « Au niveau des moyens, du nombre de joueurs, de la culture du sport, des heures d’entraînements, il n’y a pas photo, ils sont en avance », détaille le président de la Fédé. « En Asie, le badminton est un moyen d’élévation sociale, et ce n’est pas le cas chez nous, ajoute Patrice Lannoy. Par exemple, l’Indienne Pusarla Sindhu est dans le top 15 des sportives les mieux payées. En France, c’est inimaginable. » Et ça, pas sûr que l’école puisse y changer quelque chose.