Mort de Jacques Chirac : Choucroute à la Corona, « do you speak french ? » et blague salace… C’était le Chirac des sportifs

DISPARITION L’ancien président adorait s’entretenir avec les sportifs

B.V., J.L; A.L.G

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Jacques Chirac et Didier Deschamps, en 98 à Clairefontaine
Jacques Chirac et Didier Deschamps, en 98 à Clairefontaine — GABRIEL BOUYS / AFP
  • Jacques Chirac, ancien président de la République, est décédé jeudi à 86 ans.
  • « 20 Minutes » fait parler d’anciens sportifs de haut-niveau pour raconter leur relation avec l’ancien chef de l’Etat.

« Lionel Jospin aime le sport, Jacques Chirac les sportifs ». Rendons à Michel Platini la formule, tant elle semble vraie. Durant toute sa carrière en politique, que ce soit à la mairie de Paris ou à l’Elysée, Jacques Chirac, décédé jeudi à 86 ans, a toujours adoré aller à la rencontre des sportifs, même s’il n’était pas exactement ce qu’on pourrait qualifier de spécialiste. Les images qui vont rester dans l’imaginaire collectif ? Ses hésitations au moment de réciter les noms des futurs champions du monde en 98, le bisou sur le crâne de Barthez et quelques anecdotes croustillantes. Celles qui vont rester dans l’esprit des athlètes qui l’ont rencontré seront-elles moins moqueuses, plus douces, voire mélancoliques ? Parce qu’il a toujours su se faire aimer d’eux. Voici Chirac vu par les sportifs.

Philippe Tournon, chef de presse de l’équipe de France lors du titre mondial en 98

« Quand il vient déjeuner à Clairefontaine avec nous début juin, on est encore en pleine campagne anti-Jacquet. Mais il croyait en nous, il nous a dit " je me suis entraîné à lever la coupe, ne me faites pas faux bond " ». Même avec la part de ce qui est un peu convenu, c’était éminemment sympathique. Il est arrivé à la fin de l’entraînement. Jacquet lui a présenté les joueurs puis on est retourné au Château et, pendant que les joueurs se douchaient, on a un peu taillé la bavette. Il buvait sa petite Corona. Il en buvait aussi durant le dîner d’ailleurs. On a un peu parlé sport mais, à part le sumo, je ne suis pas sûr qu’il aimait vraiment le sport. Mais il aimait la vie, il aimait les gens, il aimait les sportifs, il le portait sur lui, sa manière d’aborder les gens avec cette espèce de sympathie naturelle le rendait à l’aise pour parler de tout et avec tout le monde. On sentait qu’il n’avait pas une culture foot monumentale mais il avait préparé son truc, il avait dû être briefé sur deux, trois choses. Mais il ne nous a jamais paru ridicule, loin s’en faut. On n’était pas allé jusqu’à devoir rigoler derrière nos mains parce qu’il avait raconté une connerie, jamais, jamais.

Jacques Chirac taille le bout de gras avec les joueurs de l'équipe de France championne du monde et d'Europe en titre, en 2000 à l'Elysée.
Jacques Chirac taille le bout de gras avec les joueurs de l'équipe de France championne du monde et d'Europe en titre, en 2000 à l'Elysée. - GEORGES GOBET / AFP

On a passé un dîner exceptionnel. Roger Lemerre a raconté sa petite blague un peu salée, voire même salace, un peu grivoise avec même une allusion à la religion. Donc à manipuler avec des pincettes. Nous, dans le staff, on l’avait bien chauffé avant la venue de Chirac : " t’es pas cap de la raconter au président", "oh ben non, non, pas au président quand même", Mais pendant le repas on a fait monter la mayonnaise devant Chirac, "allez Roger, vas-y !". Et là Chirac a fini par dire "alors M. Lemerre, c’est quoi cette histoire ? Allez-y, lancez-vous ! ". Et il a fini par la raconter. Le président a beaucoup ri et on nous a dit par la suite qu’il l’avait resservie dans les jours suivants à quelques-uns de ses visiteurs à l’Elysée.

Deschamps avait dit à la fin de tout ça « il est l’un des nôtres ». Je ne le sentais pas comme ça, il ne faut pas non plus en rajouter non plus. Mais on avait apprécié ses passages, il avait eu son maillot 23. On l’avait adopté comme il nous avait adoptés."

Christophe « Titou » Lamaison, reçu à l’Elysée après le titre de Brive en Coupe d'Europe 97 et la finale du Mondial de rugby 99

« C’était extrêmement rare que les clubs soient reçus à l’Elysée, normalement c’était les sélections nationales. Mais allez savoir pourquoi (il rigole) il nous avait invités avec Brive. Je ne dirais pas que c’était à la bonne franquette car ça reste l’Elysée, mais c’était sans protocole, tout semblait facile. Il avait un petit mot sympa pour chaque joueur, il prenait le temps pour discuter, on voyait plus le supporter de l’équipe que le président de la République. On lui avait offert un maillot et au moment de la photo de groupe, on lui confie la coupe. Sauf qu’il n’avait pas tout à fait les bras d’Eric Alégret (deuxième ligne briviste à l’époque) et il y a eu un moment d’alerte car il n’arrivait pas à la tenir.

En 99, le protocole était plus officiel. C'était l'époque de sa marionnette aux Guignols où il avait toujours une bouteille de Corona à la main. Tout le monde en parlait et du coup nous, on se demandait s’il allait vraiment en boire. Avant de passer à table, on tombe sur le menu et là on voit qu’une choucroute était prévue au programme. Avec une choucroute, il y a forcément de la bière. A la fin du repas, il a pris la parole pour un discours et avait terminé tout ça d’un petit cul sec de bière. Et bien sûr, c’était de la Corona. »

Daniel Costantini, ancien sélectionneur de l’équipe de France de handball, reçu deux fois à l’Elysée

« On était la première équipe championne du monde de sport collectif en France et les premiers à être reçus par un président de la République à l’Elysée. Deux fois en plus avec Chirac, puisqu’on a à nouveau été titrés en 2001. Bon, la première fois c’était un peu à l’arrache. A l’époque, le championnat du monde avait lieu en mai, et Chirac venait d’accéder au pouvoir. On avait été invités à l’initiative de Guy Drut, son ministre des Sports, qui nous avait calé le même jour que la première visite d’un chef d’Etat à Paris. C’était Mubaraak je crois, le président égyptien. On avait eu droit à une photo sur le perron et une petite demi-heure avec lui.

C’est à ce moment-là que le ministre a fait le tour des joueurs, et quand il est arrivé à Jackson Richardson, il s’est mis à lui parler en anglais : "congratulations, do you speak french ?" Il pensait que c’était un naturalisé américain quoi. Tout le monde était mort de rire, sauf Jackson qui ne savait pas si c’était du lard ou du cochon. Bon, Guy Drut a vite déminé, la situation : "non non il est très Français, il vient de la Réunion".

Pour la deuxième fois, il avait révisé ! Puis on jouait à la maison, le truc avait été préparé un peu à l’avance même si on n’était pas favoris. Toutes nos compagnes étaient de la partie, et tous ceux qui étaient déjà là en 95 ont été décorés de la Légion d’honneur. Il n’était pas forcément compétent sur tous les sports, mais il savait comment se mettre à l’aise et comment mettre à l’aise »

Aymeric Jeanneau, ancien meneur de jeu de l’équipe de basket de Cholet, et une rencontre improbable avec le président en 98

« Cette rencontre avec lui, c’est la première chose à laquelle j’ai pensé quand j’ai appris son décès. Un moment génial. On venait de gagner la Coupe de France, il était en déplacement à Angers, et le club avait été contacté pour organiser une rencontre dans un pub au centre-ville là-bas. Je ne sais pas pourquoi, mais disons qu’à Angers, il n’y avait pas grand-chose en clubs de haut niveau. On était dix autour d’une table, on a attendu un peu, et on l’a vu arriver, sans manières, pour s’asseoir au milieu du groupe. Personne d’autre ne pouvait rentrer, il y avait peut-être un ou deux médias, c’était un moment intime. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il n’avait pas du tout la voix des Guignols, ou même celle des discours officiels, avec l’emphase et les R qui roulent. C’était bien lui, mais avec une voix beaucoup plus posée, sans l’accent qu’on lui connaît. J’étais le plus jeune de l’équipe, il m’avait posé une ou deux questions sur comment je voyais l’avenir d’un sportif de haut niveau. Je le revois se déplier sur ce canapé, cette façon se mettre à l’aise très naturellement. Il avait dû commander deux demis qu’il avait bus presque cul sec. Et puis les toasts, je peux vous dire qu’il ne nous en avait pas laissés beaucoup ! Quelques jours après, on a tous reçu notre photo souvenir avec le petit sigle de la République française sur le côté. Je ne l’ai pas affichée dans mon salon, mais elle tient une bonne place dans mon pressbook. On n’est pas tous les jours assis à la même table qu’un président de la République. »