Halilhodzic viré par le Japon: C'est «un manque de respect total pour tout ce que j’ai donné au football japonais»

JAPON Le sélectionneur franco-bosnien, remercié au début du mois, s’est expliqué ce vendredi devant plusieurs centaines de journalistes japonais…

Mathias Cena

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Vahid Halilhodzic au Club de la presse du Japon, à Tokyo, le 27 avril 2018.
Vahid Halilhodzic au Club de la presse du Japon, à Tokyo, le 27 avril 2018. — M.CENA / 20 MINUTES

De notre correspondant à Tokyo,

« On m’a traité comme de la merde, on m’a jeté à la poubelle. » En arrivant à Tokyo samedi dernier, Vahid Halilhodzic avait donné le ton, cueilli par une horde de journalistes japonais à la descente de l’avion. Remercié par le Japon à deux mois de la Coupe du monde de football, le désormais ex-sélectionneur de l’équipe nationale nipponne était choqué, triste, furieux, et avait à cœur de « défendre son honneur » et de « faire éclater la vérité », selon ses mots.

Quand il prend la parole ce vendredi devant plusieurs centaines de journalistes au Club de la presse du Japon, le langage est plus châtié, les émotions davantage contrôlées, malgré quelques trépignements quand l’interprète japonaise peine à saisir son français, mais l’état d’esprit est le même. Revenu dans l’Archipel pour trouver des réponses, « Halil-san » a surtout répété les questions que fans de football et médias se posent au Japon : pourquoi a-t-il été viré ? Et pourquoi maintenant ?

« La manière employée par le président pour me licencier est un manque de respect total vis-à-vis de tout ce que j’ai donné au football japonais », martèle le sélectionneur déchu. Il raconte son ambition pour le Japon, qu’il a qualifié pour le Mondial, et tout le travail effectué depuis trois ans, les contacts quotidiens avec le staff au sujet des joueurs, au bureau la semaine, dans les stades le week-end, au Japon et à l’étranger, pour les observer sur le terrain. « Chaque lundi on avait une réunion avec tout le staff. On faisait un rapport sur une cinquantaine de joueurs. S’il y avait des blessés, on prenait contact tout de suite avec eux. Il m’arrivait de n’avoir pas une journée libre en deux mois. »

Caractère difficile tendance tyrannique

Il raconte l’épisode de sa rencontre à Paris le 7 avril avec Kozo Tashima, le président de la Fédération japonaise de football (JFA), venu lui annoncer la nouvelle. « Je ne savais pas pourquoi il m’avait convoqué, dans un hôtel. On s’est dit bonjour. On s’est assis. Il m’a dit "Vahid, on va te licencier". Au départ, je pensais qu’il plaisantait ».

Kozo Tashima a justifié l’éviction notamment par une communication difficile et une relation de confiance ébranlée avec les joueurs. « Depuis trois ans, il n’y a jamais aucun problème avec personne, surtout les joueurs, rétorque l’ex-coach. J’étais en contact permanent avec tous, qu’ils jouent au Japon ou à l’étranger. Je les avais régulièrement au téléphone, ou à domicile. »

Le franc-parler de Halilhodzic, son exigence et son caractère difficile tendance tyrannique, connus aussi bien au Japon qu’ailleurs, ont-ils joué ? « En trois ans, je n’ai jamais critiqué un joueur publiquement. Mais en tête à tête, c’est un peu différent. Quand j’ai quelque chose à dire, je le dis en face, reconnaît-il. Certains joueurs ne sont peut-être pas habitués à ces moments un peu plus directs. » Il s’étonne surtout que le président de la JFA ne l’ait jamais convoqué avant pour lui parler des problèmes.

« Les anciens devaient se bouger un peu plus »

Autre argument donné par la JFA : les résultats décevants lors des derniers matchs amicaux en Belgique le mois dernier, contre le Mali (1-1) et l’Ukraine (défaite 1-2). L’ex-coach, réputé pour son analyse poussée des forces de l’adversaire, explique qu’il comptait surtout sur ces matchs pour essayer des joueurs : « Dans ma tête, je préparais l’équipe pour la Coupe du monde : je cherchais des solutions, surtout au milieu, en attaque, avec une exigence de performance. Je n’ai pas pensé aux résultats. »

Coach Vahid fait alors tourner son effectif, teste des joueurs jusqu’au dernier moment, quitte à écarter sans ménagement les cadres de l’équipe, Honda, Kagawa ou Okazaki. « Il y a 7 ou 8 joueurs souvent titulaires qui depuis des années ont des petites difficultés de performance. Donc je cherchais des jeunes joueurs pour peut-être les remplacer. Il y avait une forte concurrence, et les anciens devaient se bouger un peu plus. Bien sur, tout le monde n’était pas content. »

Des raisons politiques et économiques

Selon la presse japonaise, les sponsors, très influents au sein de la JFA, s’en seraient aussi mêlés, inquiets à l’idée qu’une des stars nationales ne soit pas sélectionnée, alors que les audiences du football à la télévision nipponne ne cessent de chuter. Vahid Halilhodzic aurait aussi été victime de luttes internes. Il était de plus en plus isolé au sein de la JFA après l’élection à sa tête de Kozo Tashima, début 2016, et le départ de ceux qui avaient fait venir le coach franco-bosnien un an plus tôt.

« Je n’ai jamais pensé que je quitterai ce beau pays de cette manière même dans mes pires cauchemars », lance encore Halil-san, très ému. « Depuis le 7 avril, je vis une des périodes les plus difficiles de ma vie. » Il commence à lire à haute voix les messages de soutien qu’il a reçu des joueurs (« au moins quinze ») et du staff. Exemple : « Vous étiez comme un père, vous nous avez souvent grondés avec affection. Merci pour ces trois années et pour avoir fait de nous des hommes. » Pressé par les membres de l’organisation qui suent à grosses gouttes alors que la conférence déborde, il poursuit : « Beaucoup de gens ont été blessés. Je n’ai jamais reçu autant de messages de soutien. Il faut venir marcher dans la rue à Tokyo avec moi pour voir l’affection des gens. »

Le miracle de Volgograd

Après cette éviction qui n’a pas fini de faire couler de l’encre dans l’Archipel, les espoirs de tout un peuple reposent à présent sur les épaules d’Akira Nishino, directeur technique de la fédération, bombardé au poste de sélectionneur. Cet ancien joueur de 63 ans a connu des succès en tant qu’entraîneur, notamment avec le Gamba Osaka, mais son nom reste surtout associé à son plus grand fait d’armes, lors des JO d’Atlanta en 1996 : une victoire de l’équipe japonaise contre le Brésil de Ronaldo et Roberto Carlos, qui est entrée dans la légende des Samurai Blue comme « le miracle de Miami ».

A 53 jours de son premier match de Coupe du monde, le 19 juin face à la Colombie (avant d’affronter le Sénégal et la Pologne dans le groupe H), l’équipe « Nishino Japan » aura besoin que son coach, sans expérience dans un Mondial, réédite l’exploit, d’autant plus qu’il lui faudra sans doute attendre le 21 mai pour pouvoir réunir ses joueurs, dix jours seulement avant d’annoncer sa liste du Mondial. Dans une compétition qui peut réserver des surprises, des millions de fans nippons espèrent maintenant un « miracle » de Saransk, d’Ekaterinbourg ou de Volgograd.