JO 2018: Sniper sur Twitter, habile avec les médias... Dans sa com', Martin Fourcade, c'est «niveau Federer»

BIATHLON On décrypte la communication de l'athlète le plus médiatisé de l'histoire des sports d'hiver en France (et on n'exagère même pas)...

Jean Saint-Marc et William Pereira

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Quand Martin Fourcade dégaine une punchline sur Twitter.
Quand Martin Fourcade dégaine une punchline sur Twitter. — F. Fife / AFP
  • Il est porte le drapeau de l'équipe de France à Pyeongchang (Corée du Sud), ce vendredi, et incarne les plus gros espoirs de médaille des Bleus.
  • Martin Fourcade, monstre sur les skis, est aussi très habile quand il s'agit de communiquer...

De nos envoyés spéciaux à Pyeongchang (Corée du Sud),

Des dizaines de caméras braquées sur sa frimousse, toutes les huiles de l’olympisme français réunies pour entendre la sainte parole du saint porte-drapeau, le tout à trois jours de la plus grosse échéance sportive de sa carrière. Quand Martin Fourcade s’est pointé au club France de Pyeongchang, ce jeudi, il aurait pu être impressionné. C’est mal connaître la bête.

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Un grand sourire, une vanne glissée à l’oreille de ses coéquipiers, et hop, c’est parti. Le show commence par une petite vacherie, lancée à l’assistance : « Dès qu’il y a cinq centimètres de neige, pour vous les Parisiens, c’est l’Apocalypse ! » Rires dans la salle, sourire bright du biathlète. Martin Fourcade aime bien les journalistes, et on le lui rend bien.

Médiatiquement aussi bon que Federer ?

Il faut dire que le garçon est doué. « Dans l’exercice médiatique, c’est un des meilleurs que j’ai croisé dans ma carrière, il est au niveau d’un Federer », estime l’ancien journaliste Jean Issartel, qui a coécrit l’autobiographie du biathlète. « Il a tout, Martin : il est beau, il est intelligent, il parle bien, résume avec des étoiles dans les yeux l’ex-biathlète Vincent Jay, désormais consultant pour France Télévisions. Il ne laisse rien au hasard dans sa communication. »

Tout cela est « naturel », assurent-ils tous en chœur : « il n’a pas fait de media-training », jure Issartel, « il est naturellement très accessible et souriant, et attire donc la sympathie », ajoute l’ancien fondeur Vincent Vittoz. Les médailles en série, ça aide aussi, en matière de sympathie.

« Martin a su mettre les choses dans l’ordre, analyse son avocate Delphine Verheyden. D’abord être performant sur la piste, le faire savoir en communiquant… Et là, de l’autre côté du spectre, les sponsors vous repèrent. » Aujourd’hui, le rôle de l’avocate est de faire le « tri » parmi les nombreuses sollicitations : le Fourcade est très « bankable ».

Même chose auprès des médias : la moindre de ses réactions/interviews génère une multitude de reprises sur les sites Internet. Sa parole est d’or, comme les six médailles qu’il va nous rapporter à Pyeongchang (on force). Car Martin Fourcade, c’est un excellent client, « capable de savoir à l’avance ce que le journaliste va lui demander », estime Alexis Boeuf, qui fut son compagnon de chambre et qui désormais commente ses courses sur L'Equipe 21. « Un champion réfléchi et sincère », assure-t-il. Qui ne verse que très rarement dans la langue de bois naze de type « j’avais à cœur d’être performant »/«le meilleur a gagné »/« l’important, c’est les trois balles ». Quitte à se prendre sérieusement la tête avec les biathlètes russes l'an passé sur fond d'histoires de dopage.  

Quoi ??? Un sportif qui ose parler de politique et d’argent ???

« Il est malin, dit les choses naturellement, reprend Boeuf. Il se rend compte de ce qui peut avoir un impact ou pas. Et comme il s’intéresse à l’actualité, il est capable de rebondir sur n’importe quel sujet avec les journalistes, pas seulement de parler de sport. »

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Effectivement, le biathlète s’exprime sans filtre et sur tous les sujets, un peu comme ces experts qui squattent les plateaux de BFM TV toute la journée.

  • La campagne présidentielle ? « Elle a été pauvre sur le fond » (Le Parisien, mai 2017).
  • Les propos de Donald Trump sur « les pays de merde » ? « Une théorie stupide » (L’Equipe TV, janvier 2018).

Pour compléter le grand chelem, le bonhomme parle d’argent sans sourciller. Du sien, en plus. Et avec habileté. Extrait de sa bio :

« Mes primes en courses de Coupe du monde depuis le début de ma carrière m’ont rapporté environ un million et demi d’euros, dont 380.000 la saison dernière, celle de mon record de victoires ».

On aurait pu aussi citer ce passage où il fait « forcément la gueule » au moment de signer un chèque à cinq zéros au Trésor public bien qu’il trouve légitime de devoir payer ses impôts « plein pot ». Une liberté rarissime chez les athlètes, dont les conseillers en com' tremblent des genoux dès qu’ils sortent du sportivo-sportif. Pas ceux de Martin Fourcade, en tout cas c’est ce qu’affirme Delphine Verheyden : « Il sait très bien ce qu’il fait, je n’ai pas besoin de lui dire de faire attention. Il ne va jamais trop loin. » Un monstre d’autocontrôle… Et de contrôle tout court, d’ailleurs. « Il aime tout maîtriser », embraye Vittoz.

Pas question, donc, de déléguer la maîtrise de ses réseaux sociaux à un community manager à peine sorti d’école. Et particulièrement Twitter, sur lequel le biathlète tire à balles réelles :

Et bim.
Et bim. - Capture d'écran
Et re-bim.
Et re-bim. - Capture d'écran

Pour évoquer un sniper sur Twitter, il est assez logique de faire appel à son carabinier. Clément Jacquelin, frère d’Emilien et proche du biathlète :

« Martin est vraiment très, très bon sur sa com'. Quand je vois les coups de génie qu’il a sur Twitter, ça, c’est tout lui. En fait, je pense qu’il a dépassé le stade de "bon, je suis champion, faut que je fasse attention". C’est pas arrogant, c’est juste le reflet de ses prestations sportives. Il n’a plus rien à prouver à personne. Et quand tu en arrives à ce niveau, tu te libères et c’est ce qui fait sa force tant sur le pas de tir que face aux médias. »

On ne trahit pas un grand secret en écrivant que Martin Fourcade a effectivement une énorme confiance en lui. Et tant pis pour les rageux. Jean Issartel, de nouveau : « Martin le sait : certains ne l’aiment pas parce qu’ils le trouvent donneur de leçons ! Mais il est complètement décomplexé là-dessus ! Et comme c’est pas ça qui l’empêche de performer… »

Assumer son ego

C’est le revers de la médaille (tellement prévisible celle-là) : quand on parle beaucoup, on est très attendu. « En Norvège, les fondeurs ou les biathlètes disent souvent "je vais gagner trois médailles aux Jeux", compare Vincent Jay. En France, c’est toujours délicat de s’afficher. Mais Martin n’a pas peur. C’est important d’assumer son ego. » Au club France jeudi, Fourcade s’est d’ailleurs montré très « norvégien » en rappelant son désir de « faire des médailles. »

« Si aux Jeux, ça ne tourne pas comme il veut, c’est sûr qu’il sera de mauvaise humeur, et donc moins ouvert avec vous (les médias), pronostique Issartel. Mais ça va très bien tourner ! » On nous le souhaite en tout cas. Car il serait bien triste de se priver de ses vannes en zone mixte.