Vendée Globe: Le Cléac'h et Thomson, ou l'avènement des pragmatiques de la mer

VOILE Le mythe du navigateur aventurier du Vendée Globe n'est pas mort, mais il n'existe plus chez les vainqueurs...

W.P. et V.B.

— 

Armel Le Cléac'h
Armel Le Cléac'h — LOIC VENANCE / AFP

A l’heure où Armel Le Cléac’h et Alex Thomson rejoindront les Sables d’Olonne (probablement entre 14 et 20h jeudi) Sébastien Destremau, lanterne rouge du Vendée Globe 2016-17, profitera encore des eaux froides du Pacifique Sud, à plus de 9.000 milles de la ligne d’arrivée. Le skipper varois avait annoncé la couleur lors d’une vacation de début de course. « Je sais que la flotte est devant mais je ne sais pas où exactement. Si je commence à regarder où sont les autres, mon esprit de compétiteur va me pousser à forcer sur le bateau. »

>> A lire aussi : Notoriété, ego, argent... Alors, ça change quoi de gagner le Vendée Globe?

Un tiers de compétiteurs et deux tiers d’aventuriers

Tout le contraire de ce qu’il est venu chercher en se lançant dans ce tour du monde en solitaire et sans escale, à savoir l’aventure. L’essence même du Vendée Globe. Celle qui, paraît-il, se perd au profit des compétiteurs ultra-sophistiqués dont le seul but est la victoire, comme Alex Thomson et Armel Le Cléac’h dont l’aversion pour la défaite n’a d’égal que le talent de navigateur. Ou pas. Ce constat est loin d’être partagé par les gens qui vivent la course de l’intérieur, comme Vincent Riou, vainqueur en 2005 et au départ cette année pour la quatrième fois.

« Au départ en novembre, on était un tiers de compétiteurs contre deux tiers d’aventuriers. En prenant le classement actuel, je dirais que la flotte des compétiteurs s’étend jusqu’à la 6e place. »

Tant que la compétition restera ouverte aux navigateurs amateurs, il restera des grands rêveurs sur la grille de départ des Sables d’Olonne une fois tous les quatre ans. Les Alan Roura, Enda O’Coineen, Fabrice Amedeo ne cesseront d’exister parce que la science avance, que les bateaux ont des foils, de meilleurs GPS ou des fichiers météos plus précis.

Bref, les aventuriers d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux de 1989 et sans doute que ceux de 2032. De fait, c’est en tête de la course que le changement s’opère. Philippe Joubin, rédacteur en chef de Voiles et voiliers et auteur de La légende du Vendée Globe (Albin Michel, octobre 2016), va dans ce sens.

« Ceux qui font actuellement la course en tête sont de vrais sportifs de très haut niveau, qui ont plus un profil de footballeurs ou de cyclistes professionnels que les marins des premières éditions. Ils n’avaient pas le background de préparation physique et mentale de ceux d’aujourd’hui, pour qui le Vendée est avant tout une compétition. »

L’amour de la victoire et le mépris de l’aventure

Si la course en est venue à devenir une compétition sportive aux yeux d’un tiers des participants, on le doit en partie au seul double-vainqueur de l’épreuve. « Le premier qui se revendiquait ainsi, c’était surtout Michel Desjoyeaux, qui ne supportait pas le côté "aventure" du Vendée Globe. Il avait un peu de mépris pour ceux qui partent pour l’aventure », explique Philippe Joubin.

L'élève et le maître
L'élève et le maître - CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Et l’intéressé ne s’en cachait pas vraiment. Retour dans le futur, en 2000-2001, date du premier succès de Desjoyeaux. Compétiteur dans l’âme, le skipper Yves Parlier démâte dans les mers du Sud et abandonne toute ambition au classement. Il décide de réparer son mât en Nouvelle-Zélande et de continuer pour le fun. Il finira très loin. Réaction de Michel : « Il avait eu cette petite phrase cinglante à l’égard de Parlier. "Moi je suis dans la page sportive, lui dans celle des faits divers" », raconte Joubin. Du Booba dans la prose.

« L’ère des marins ingénieurs »

Dans le sillage du double-lauréat de l’Everest des mers, on retrouve évidemment son protégé François Gabart mais aussi des hommes d’expérience comme Jean Le Cam, Vincent Riou, Jean-Pierre Dick et donc Alex Thomson ainsi qu’Armel Le Cléac’h. Si tous ont en commun l’amour de la compétition, Philippe Joubin trace une ligne entre l’ancienne et la nouvelle garde sur le plan humain.

« Ils ont une façon de parler très cartésienne qui laisse peu de place à l’affect et à l’émotion. C’est comme ça dans beaucoup de sports, l’hyper-professionnalisme nuit à l’épaisseur des personnages. En Formule 1, Lewis Hamilton a une aura sûrement moindre qu’un Gilles Villeneuve. »

Gagnants, plats, et parfois hautains, ils n’en demeurent pas moins marins. « Ce ne sont pas des "pilotes", ce terme m’agace. Ce sont des marins excessivement polyvalents, avec un haut degré de préparation physique et technique. On est dans l’ère des marins ingénieurs. » Voilà. Au moins c’est clair.