Coupe du monde 2014: Sur les traces de Charles Miller, le héros oublié qui a amené le foot au Brésil

FOOTBALL Inconnu au pays de Neymar, cet Ecossais est pourtant le pionnier du sport préféré des Brésiliens…

Antoine Maes

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Un vendeur de maillots sur la Place Charles Miller, le 5 juillet 2014, à Sao Paulo.
Un vendeur de maillots sur la Place Charles Miller, le 5 juillet 2014, à Sao Paulo. — A.MAES/20Minutes

De notre envoyé spécial à Sao Paulo,

Commençons par la fin: Charles William Miller est mort à l’âge vénérable de 78 ans. En juillet 1953, il est mis en terre au petit cimetière des protestants de Sao Paulo, dans le très calme quartier de Consolaçao. La tombe n°156 est toujours là, à l’ombre d’un arbre. Elle y sera encore pour longtemps: le registre du cimetière indique une «concession à perpétuité». Sa sépulture (qui est aussi celle de sa mère Charlotte et de son père John) est impeccable: une plaque offerte par sa petite-fille, un gazon qu’on croirait taillé au coupe-ongles et quelques fleurs en voie d’éclosion.

La tombe de Charles Miller à Sao Paulo.

Claudemir Soares, l’administrateur des lieux, veille sur son trésor. «Quand les gens viennent se balader ici, ils me demandent toujours s’il y a des gens connus enterrés. Je réponds que oui, qu’il y a Charles Miller. Evidemment, personne ne le connaît, et c’est bien dommage», regrette-t-il. Fils d’un pasteur écossais, Miller a vu le jour à Sao Paulo en 1874. La légende raconte qu’en revenant de ses études en Angleterre, il débarque à Santos avec deux ballons sous le bras, une paire de crampons et un petit livre contenant les règles. Nous sommes en 1884, et le Brésil ne sait pas encore que sa 2e religion officieuse vient de débarquer.

Le registre du cimetière des protestants.

Dans un pays qui aime autant le foot, ne pas avoir fait de lui une icône absolue, avec jour férié et statue monumentale en centre-ville, c’est un peu comme si les Etats-Unis avaient oublié qui est Neil Armstrong. «Cette nation n’a pas d’histoire», glisse tout bas un prof de tennis italien. On l’a croisé au très chic Sao Paulo Athletic Club (SPAC), à quelques centaines de mètres à peine de la terre où repose Charles Miller. N’y entrent que des BMW déposant des enfants avec la raie sur le côté pour des cours de squash, de tennis et de natation. Mais plus de foot.

Le logo du Sao Paulo Athletic Club.

Et pourtant, c’est avec ce club que Charles Miller va lancer le ballon rond. Si l’histoire reconnaît aussi en Thomas Donohue un autre pionner (à Rio en ce qui le concerne), notre Miller est bien le premier à organiser une compétition officielle: 1902, 1er titre, après une victoire 9-1 contre un autre club le Sao Paulo, le Sport Club International. L’ironie, c’est que c’est ce dernier qui a longtemps gardé le fameux trophée, avant de le rendre au SPAC. Qui l’aurait bien planqué dans sa vitrine riquiqui en hommage à Miller, avant que le Musée national du football ne réclame la relique.

Le stade de Pacaembu.

N’allez pas croire que le principal lieu de mémoire du football brésilien se soucie du précurseur du «futebol». L’adresse officielle du musée indique pourtant «Praça Charles Miller», qui est aussi celle du mythique stade Pacaembu. On s’adresse aux guichets, histoire d’en avoir le cœur net. «Charles qui, vous dites? Non, vraiment, ça ne me dit rien. Ah, c’est celui qui a ramené le foot ici… Il doit bien y avoir quelques trucs. Mais rentrez quand même, on a pleins d’autres choses: sur Pelé, sur Garrincha, sur Ronaldo! Des vrais footballeurs quoi».

Même topo sur le parking à 15 reais les 3h de stationnement, où des vendeurs à la sauvette refourguent des faux maillots de la Seleçao. «Charles Miller? Nan, j’ai que des maillots de Neymar ou David Luiz». On parle quand même d’un type qui a donné son nom à un geste technique: la Chaleira, sorte de talonnade acrobatique. Et qui aurait aussi soufflé à un club rival de Sao Paulo son nouveau nom, emprunté à celui de son ancienne école: les Corinthians. Deux choses dont les petits Brésiliens apprennent la signification avant d’avoir 5 ans, sans jamais se douter du rôle de Charles Miller.