Des supporters ultras de Montpellier manifestent le 21 septembre 2012 au stade de la Mosson.
Des supporters ultras de Montpellier manifestent le 21 septembre 2012 au stade de la Mosson. — PASCAL GUYOT / AFP

Sport

Football: «Les supporters ultras sont un mouvement en perte de vitesse évidente»

INTERVIEW – Sociologue du sport et spécialiste des ultras français, Ludovic Lestrelin décrypte la situation de ces fanatiques en France…

On les connaît peu, voire pas du tout. Le spectacle en tribunes? C’est eux. Les fights entre supporters? C’est aussi eux, parfois. Les supporters ultras occupent une place à part dans l’univers du football. Ludovic Lestrelin, maître de conférence à l’université de Caen, leur a consacré une thèse. Il revient sur la situation délicate de ces spectateurs à part.

Depuis plusieurs mois, il y a un durcissement des relations entre les supporters ultras et les autorités. Cette forme de supportérisme va-t-elle disparaître?

Tout un tas de groupes ont été dissous par décret après des incidents, d’autres se sont mis délibérément en sommeil, comme à Rennes récemment. On tend, avec l’exemple du PSG, à avoir un stade synonyme de très fort contrôle social. Avant, c’était un espace de libération des émotions. Aujourd’hui, cet espace-là est soumis à un régime de contraintes très spécifiques pour assurer la conformité du public à un certain nombre de manières d’être. Les ultras revendiquent une manière particulière, turbulente, qui valorise la conflictualité, un engagement intense. 

Un comportement qui va contre les pratiques commerciales des clubs?

Le PSG peut augmenter le prix des places. Les autres dirigeants ne peuvent pas se le permettre, ce serait suicidaire. Chez les ultras, il y a une contestation de la marchandisation du foot. 

Pourquoi la situation est-elle si tendue en ce moment?

Il y a un contexte sécuritaire extrêmement pesant. Mais dès les années 80, ces groupes ont connu des difficultés. Trouver une place en tribune, avoir une forme de reconnaissance… Parce qu’à côté de cette revendication d’indépendance, on cherche malgré tout une forme de reconnaissance. Dès le départ, être ultra, c’est être dans la difficulté. Après, dans les années 1990, l’étau sécuritaire s’est massivement resserré. 

Les ultras sont-ils nécessairement des supporters politisés?

Le positionnement politique des groupes ultras est un sujet délicat. Très majoritairement, ce sont des groupes apolitiques. Il y a des formes d’engagement, mais ils ne sont pas politiques dans le sens de la référence à des idéologies de gauche ou de droite. Mais ils sont politiques parce que ce sont des regroupements où il va y avoir une expérience de l’action collective et de la contestation. On ne va pas simplement être un animateur de stade, on va aussi développer une vision critique du foot moderne. 

C’est quoi le portrait-robot d’un ultra français?

Un ultra, c’est un jeune homme, majoritairement. Il va vivre son soutien à son club comme une manière de défendre sa ville. Il sera attaché à une appartenance territoriale forte. Il va chercher à faire vivre le stade et progressivement, il construit une sorte de compétition parallèle qui met aux prises d’autres groupes d’ultras. On va se mesurer sur la suprématie vocale, voire parfois s’imposer physiquement dans la rue. Être ultra, c’est aussi vivre le soutien à son équipe au quotidien, de manière collective. Et ça, ça passe par le déploiement d’activités annexes comme des actions caritatives, organiser des concerts… Tout ce qui fait une vie associative normale. 

Où sont les groupes ultras les plus puissants?

Saint-Etienne reste une place forte. Montpellier et Nice sont des clubs où il y a une tradition ancrée. A Lyon, il y a aussi des groupes qui sont encore bien structurés. Marseille, c’est particulier, parce qu’une frange des supporters ultras dits historiques considère que le mouvement est mort au Vélodrome. On reproche à certains groupes une forme d’entreprenariat et des relations ambiguës avec les dirigeants, ce qui est très éloigné des idéaux originaux. Malgré tout, c’est un mouvement en perte de vitesse évidente. 

Le dialogue est-il encore possible?

A Caen, il y a eu un mouvement de contestation sur la politique tarifaire au stade, sur les conditions de sécurité, sur les horaires… Le groupe le plus structuré a porté ça, et ce groupe a ensuite pu discuter avec les dirigeants, et il y a eu des évolutions. Comme quoi, il peut y avoir des formes de discussion. Au niveau national, il  y a eu plusieurs tentatives avortées de coordination depuis une quinzaine d’années. C’est compliqué parce qu’il y a des rivalités historiques entre groupes qui font que se réunir autour d’une table n’est pas évident. Ce qui a été fait en Allemagne. Là-bas, malgré des mouvements de contestations importants depuis un an, on a réussi à avoir une tolérance beaucoup plus grande.