Dakar: «Thomas Bourgin est décédé en faisant quelque chose qu'il aimait»

INTERVIEW Ami de Thomas Bourgin décédé à moto vendredi dernier, le pilote de quad Pascal Delesque explique les mécanismes du deuil en rallye...

Antoine Maes

— 

Le pilote français Thomas Bourgin a perdu la vie sur le Dakar vendredi 11 janvier.
Le pilote français Thomas Bourgin a perdu la vie sur le Dakar vendredi 11 janvier. — GERALDO CASO / AFP

Propos recueillis par notre envoyé spécial à Fiambala (Argentine)

Et s’il n’en reste qu’un, ce sera celui-là. Pascal Delesque, pilote de quad n°278, se sent seul ces derniers jours sur le Dakar. Parti avec deux amis, il en a vu un mourir, Thomas Bourgin, vendredi dernier, sur une liaison. C’est beaucoup moins dramatique pour le troisième, Xavier Moreau, qui a abandonné pour une blessure à l’épaule. Mais le Normand a choisi de continuer, malgré le drame. Sur son bras, il porte d’ailleurs un brassard avec le 106, le dossard de Thomas Bourgin sur le Dakar.

Pourquoi avoir décidé de continuer la course malgré le décès de votre ami Thomas Bourgin vendredi?

Entre nous, ce n’était pas que le rallye, on avait des affinités, on était de très très bons copains. Ce rêve-là, on l’a fait ensemble, et puis Thomas est parti. On a appris ça sur le départ de la spéciale, Etienne Lavigne nous l’a dit sur la ligne de départ, ça n’a pas été facile. Le soir, on était pleins de doutes. Est-ce qu’on arrête? Ce n’était pas la meilleure chose qu’on pouvait faire: il fallait un peu enterrer le loup. Si je vais au bout, je serai allé au bout de son rêve.

Comment arrivez-vous à rouler malgré la perte d’un ami?

Me voilà avec une grande charge sur les épaules. C’était dur ce matin (mardi). On a beau être costaud... Le physique, c’est une chose, c’est le mental qui te fait tenir. Mais je n’ai pas envie de lâcher. Je n’ai plus 20 ans, j’en ferai peut-être jamais 50. Ne pas finir, ce serait une pièce d’un puzzle qui manque.

Est-ce que vous essayez d’en savoir plus sur les circonstances de l’accident?

Je ne me pollue pas. Un expert, mais qui n’est pas officiel, nous a dit que d’après lui, c’est la voiture de police qui a percuté Thomas. Elle lui a coupé la route. Mais quelles que soient les circonstances, il est parti. Après, pour ses parents, c’est mieux qu’ils sachent la vérité, pour faciliter leur deuil. C’est plus facile de se dire qu’il a été tué plutôt que dire qu’il s’est endormi, comme ça a été dit. Thomas était bon pilote, très cartésien, carré, tous les jours couché de bonne heure. Il avait une hygiène de vie pas possible. Il n’était pas fatigué hein! L’histoire de l’altitude, ce n’est pas possible, il avait pris des cachets.

Vous en avez parlé avec d’autres pilotes qui ont connu le même drame?

Ça ne s’étale pas plus que ça. La vie continue, la course continue, même si on a un petit peu de rage. Mon épouse est à la maison, je l’ai tous les jours depuis l’accident, je ne vous explique pas dans quel état elle était quand elle a su que Thomas était décédé. Elle m’a demandé de revenir entier. J’ai des enfants, parfois je culpabilise un peu, je me dis que je suis un peu égoïste. Je m’en vais loin, je mets ma vie en jeu, sans trop penser à mes proches. Parce que notre passion, elle est dévorante.

De l’extérieur, c’est un comportement qui peut paraître très froid…

On en a tous des copains décédés. Et puis on repart. En rallye, même quand tu perds un copain, on ne revient pas dessus. Terminé. Moins on en parle, mieux je me porte. La peine ne se partage pas trop, pour conjurer un peu le sort. C’est peut-être bête, mais souvent les mecs pensent que ça pourrait leur porter la poisse. Thomas est décédé, mais en faisant quelque chose qu’il aimait. Il serait resté à la maison, peut-être qu’il aurait été aigri. Les risques, on les connaît, comme le militaire qui s’en va en Afghanistan. C’est pour ça qu’il ne faut pas en parler. Tu n’as plus la confiance, et tu prends des risques.