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« Flicage » ou double aveugle… Le vrai du faux de la future vérification de l’âge sur les réseaux sociaux
Fake off•Lundi, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture la loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de 15 ans, suscitant plusieurs questions sur le dispositif de vérification de l’âgeQuentin Meunier
L'essentiel
- Une loi sur la vérification de l’âge et de l’identité sur les réseaux sociaux a été adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale et doit maintenant être examinée par le Sénat.
- Le système ne donnerait pas un accès direct de l’État aux données des utilisateurs mais passerait probablement par des applications « tiers de confiance » avec double anonymat.
- L’encadrement des géants du numérique relève des compétences de l’Union européenne.
Souriez, votre carte d’identité est filmée. Adoptée lundi à l’Assemblée nationale, la vérification de l’âge - et donc, de l’identité - sur les réseaux sociaux fait son petit bout de chemin. Le texte doit maintenant être examiné par le Sénat, avec une entrée en vigueur souhaitée par Emmanuel Macron à la prochaine rentrée scolaire.
Ce dispositif peut-il servir de moyen de surveillance ou de contrôle ? C’est ce que redoutent plusieurs internautes, et ce qu’affirment des personnalités d’opposition, à l’instar du député La France insoumise (LFI) Louis Boyard et ou du président de Reconquête !, Eric Zemmour. « Tout le monde sera fliqué au nom de la protection de l’enfance », assène cette figure de l’extrême-droite dans un message posté sur le réseau social X.
L’Etat peut-il déployer une surveillance de masse avec ce système ?
La loi votée à l’Assemblée nationale ne donne pas aux autorités un accès direct aux contenus ou à l’activité des utilisateurs. En clair : il n’est pas question ici d’une grande base de données de surveillance. Si l’hypothèse d’un recours au service France Identité existe, celle d’une application dite « tiers de confiance » - comme pour l’accès aux sites pornographiques - reste plus probable. « Le gouvernement pose un grand principe et laisse le choix des détails aux industriels », commente Thibaut Henin, expert judiciaire au tribunal de Montpellier, spécialisé en cybersécurité. Parmi ces principes, requis par l’Union européenne, figure notamment le double anonymat : le tiers de confiance ne doit pas savoir pour quelle raison il vérifie l’âge.
Reste que l’anonymat complet sur les réseaux sociaux n’existe pas totalement. Pour identifier les auteurs de contenus illégaux notamment, les grandes plateformes numériques peuvent transmettre des informations permettant d’identifier les personnes derrière un pseudonyme. Dans la pratique, les réseaux sociaux ne jouent pas tous le jeu : X, par exemple, n’est pas un champion de la modération.
Quels risques présentent les applis de vérification ?
Même si l’Etat ne va pas « fliquer » tout le monde, la vérification d’âge présente, malgré tout, des risques. Thibaut Henin voit surtout dans ce système une possibilité pour les tiers de confiance peu scrupuleux de « vendre des données à des data brokers, afin qu’elles soient utilisées à des fins marketing ».
Ce n’est pas la seule fragilité des tiers de confiance, qui pourraient se montrer vulnérables aux cyberattaques. « Il y a évidemment des techniques pour sauvegarder des informations et sécuriser leur accès, comme pour les mots de passe, explique Thibaut Henin. Le problème, c’est que c’est assez compliqué. Les entreprises sont là pour faire de l’argent, donc embaucher un bon cryptographe n’est pas toujours une priorité pour elle. » Il le prédit : il y aura des fuites de données, comme dans de nombreuses administrations publiques ou de télécommunications ces derniers mois.
La loi sera-t-elle applicable ?
Si la loi semble bien partie pour être adoptée par les parlementaires, il reste quelques subtilités légales à démêler. L’obligation porte avant tout sur les plateformes : ce sont à elles d’implémenter un système pour se conformer à cette interdiction. Or, l’encadrement des géants du numérique revient plutôt à l’Union européenne. La Commission européenne a confirmé que la France pouvait légiférer sur ce sujet, à condition de respecter le cadre européen.
Cette interdiction risque surtout d’être contournée par les premiers concernés. L’expert se montre, par ailleurs, cynique sur l’efficacité de ces modules, facile à contourner et absent de plateformes comme Snapchat ou Telegram où s’échangent d’autres contenus problématiques. « On voit qu’il y a un mouvement politique pour plus de surveillance, juge Thibaut Hénin. Cette pente glissante, cet ajout de règles, c’est ça qui peut faire peur. »



















