Les « nudes », nouveau « fléau » des adolescentes sur les réseaux sociaux

CYBERHARCELEMENT Des comptes « fisha » (« affiche » en verlan) diffusent des photos et vidéos intimes de jeunes filles, souvent mineures, sans leur consentement

Hakima Bounemoura
C'est principalement sur la messagerie cryptée Telegram que se partagent ces contenus, au sein de chaînes de discussion rassemblant parfois des milliers de membres.
C'est principalement sur la messagerie cryptée Telegram que se partagent ces contenus, au sein de chaînes de discussion rassemblant parfois des milliers de membres. — SOPA Images
  • Les échanges de « nudes » (photos dénudées) de jeunes filles, diffusés sans leur consentement, ont pris énormément d’ampleur sur les réseaux sociaux et les messageries cryptées.
  • Ces photos, pour la plupart volées, sont partagées en toute impunité via des comptes « fisha » (« affiche » en verlan), qui les diffusent en boucle auprès de leur communauté.
  • Le collectif Stop Fisha, qui traque les auteurs qui diffusent ces contenus illicites, a déjà réussi à faire fermer plus de 850 comptes, et aidé près de 1.000 victimes de cyberharcèlement.

C’est un phénomène qui a explosé durant le premier confinement, et qui continue aujourd’hui de se propager sur le Net. Les échanges de « nudes » (photos dénudées) de jeunes filles, diffusés sans leur consentement, ont pris énormément d’ampleur sur  les réseaux sociaux et les messageries cryptées ces derniers mois. Ces photos, pour la plupart volées, sont partagées en toute impunité  via des comptes « fisha » (« affiche » en verlan), qui les diffusent en boucle auprès de leur communauté. Ces contenus pourtant illicites font chaque jour des centaines de victimes, jetées en pâture devant des milliers d’internautes.

Les forces de l’ordre disposent de peu d’effectifs pour poursuivre les auteurs des faits, et les messageries, comme Telegram, sont peu réactives. Pour lutter contre ce phénomène de « revenge porn », un collectif baptisé Stop Fisha s’est alors créé en mars 2020 afin de traquer les comptes qui affichent des photos de jeunes filles dénudées. « Pendant le premier confinement, des centaines de comptes fisha se sont créées en France. Après Snapchat, les détenteurs de ces comptes ont migré vers Telegram où la modération est quasi-inexistante », explique l’association créée par un groupe d’étudiantes, qui a déjà réussi à faire fermer plus de 850 comptes, et aidé près de 1.000 victimes de  cyberharcèlement.

Les comptes « fisha », « véritable réseau d’exploitation sexuelle »

C’est donc principalement sur la messagerie cryptée Telegram que se partagent ces contenus, au sein de chaînes de discussion rassemblant parfois des milliers de membres. Des comptes sur lesquels des hommes, pour la plupart, se livrent à une « chasse aux nudes  sur Internet », puis se les échangent entre eux, pas toujours gratuitement. « Le groupe le plus important recensé sur Telegram réunissait près de 233.000 membres et diffusait quasi-quotidiennement des contenus intimes de jeunes filles, pour la plupart mineures », révèle le collectif. « D’une manière générale, plus les contenus publiés sont trash, plus le compte est suivi. Il arrive même que l’accès à certains comptes soit monétisé ».

Lorsque les militantes parviennent à identifier un de ces comptes, leur seule arme, c’est d’avertir en temps réel Pharos, le portail officiel dédié au signalement des contenus illicites sur Internet, ou alors de signaler directement le compte sur la plateforme concernée (Telegram, Snapchat, Instagram…) « En général, le fait de faire des signalements groupés, ça porte ses fruits », expliquent ces nouvelles « justicières » d’Internet, qui viennent de sortir un manuel Combattre le cybersexisme* dans lequel elles tirent la sonnette d’alarme. « Les comptes fisha constituent un véritable réseau d’exploitation sexuelle, qui met en danger chaque jour des centaines de personnes. Il faut y mettre un terme », clame le collectif.

« Les plaintes sont aujourd’hui très rares »

Les auteurs de ces comptes ne se contentent malheureusement pas de diffuser des photos et vidéos volées à caractère sexuel. « Les images sont souvent accompagnées d’informations permettant d’identifier les jeunes filles, si bien que ces dernières se font aussi cyberharceler, et sont parfois même victimes d’agressions physiques », expliquait il y a quelques mois  à 20 Minutes Hind Ayadi, militante associative à Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise), l’une des premières à avoir dénoncé ce phénomène. « Au-delà d’être un véritable slut-shaming de masse, ces comptes constituent un réel danger pour les victimes, et peuvent conduire au suicide », ajoute le collectif   Stop Fisha.

Malgré l’explosion de ces actes de cybercriminalité, les plaintes sont pourtant aujourd’hui très rares. « Les jeunes filles sont envahies d’un sentiment de honte et sont confrontées à la peur d’en parler à un adulte. Bien souvent, elles ignorent que la diffusion de leurs photos sans leur consentement est un délit », déplore Justine Atlan, directrice de l’association e-Enfance, qui gère la plateforme anonyme et gratuite d’aide aux victimes de harcèlement Net Ecoute (3018). Il est pourtant essentiel de signaler ces contenus et, le cas échéant, de porter plainte. « Diffuser du contenu à caractère sexuel sans consentement est un délit puni de deux ans d’emprisonnement et 60.000 euros d’amende », rappelle sur les réseaux sociaux  Me Eric Morain, avocat spécialisé dans le cyberharcèlement.

*Combattre le cybersexisme, par Hajar Outaik, Hana Outaik, Juliette Bories, Léa Reynaud, Laura Pereira Diogo, Lisa Gauvin Drillaud, Maeva Janvier, Sabrina Haouari, Shanley Clémot Maclaren et Rachel-Flore Pardo, aux éditions Leduc.