Revenge porn : « Ça m’a traumatisée »… Avec le confinement, les comptes « ficha » explosent sur Snapchat

CYBERVIOLENCES Des comptes baptisés « ficha » diffusent depuis le début du confinement des photos et vidéos intimes de jeunes filles, souvent mineures, sans leur consentement. « Près de 50 signalements ont déjà été effectués auprès de Snapchat », indique à « 20 Minutes » la secrétaire d’Etat Marlène Schiappa

Hakima Bounemoura

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Photo d'illustration sur les cyberviolences
Photo d'illustration sur les cyberviolences — PIXABAY
  • Les comptes « ficha » [se taper l’affiche en verlan] ont explosé depuis le début du confinement sur Snapchat et Telegram. Les auteurs de ces comptes demandent à leurs abonnés de leur transmettre des images à caractère sexuel de leurs ex-copines ou de filles de leur entourage, souvent mineures, et les diffusent en boucle.
  • « Nous avons noté une forte recrudescence de ces actes depuis le début du confinement. Près de 50 signalements ont déjà été faits par mes équipes auprès de Snapchat », indique à 20 Minutes Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes.
  • Des contenus pédagogiques et une chaîne spécifique contre le harcèlement et le revenge porn vont être créés sur Snapchat dans les prochains jours, avec la collaboration de Me Eric Morain et de l’association e-Enfance, indique également Marlène Schiappa.

« Je n’ose plus aller sur les réseaux sociaux, ni parler à mes amis. Ce qui s’est passé m’a traumatisée… » Sarah, 16 ans, vit prostrée chez elle à Garges-lès-Gonesse (Val d'Oise) depuis plus d’une semaine. Il y a quelques jours, elle a découvert des photos d’elle nue, postées à son insu sur un compte Snapchat nommé « ficha 95 ». « C’est une amie qui m’a prévenu que ça circulait sur Snap. Quand je les ai vues, je me suis mise à pleurer. J’étais complètement bouleversée, je me suis dit que ma vie était foutue », raconte à 20 Minutes la jeune fille qui, par honte et par peur des réactions, n’a pas osé en parler à ses proches.

Sarah n’est pas la seule adolescente victime de ces comptes baptisés « ficha » [se taper l’affiche en verlan], souvent suivis d’un numéro de département. Depuis le début du confinement dû à l’épidémie de coronavirus, cette nouvelle forme de revenge porn et de slut shaming a déferlé sur Snapchat et sur la messagerie cryptée Telegram. Le procédé est à chaque fois le même. Les auteurs de ces comptes demandent à leurs abonnés de leur transmettre des images à caractère sexuel de leurs ex-copines ou toute autre fille de leur entourage, et les diffusent en boucle sur la plateforme. « Envoyez-moi vos dossiers avec prénom et ville. Allez-y à balle, je mets tout ! », pouvait-on encore lire sur un post Snapchat diffusé en début de semaine.

« Une gamine m’a appelé après s’être enfilé une plaquette entière de médicaments »

Ce phénomène de revenge porn a particulièrement touché les départements d’Ile-de-France. « J’ai été alertée par une dizaine de jeunes filles en détresse, dès les premiers jours du confinement », raconte à 20 Minutes Hind Ayadi, présidente de l’association Espoir et Création à Garges-lès-Gonesse. « C’était essentiellement des nudes [photos dénudées] de mineures, certaines avaient à peine 14 ans. Elles étaient "affichées" dévêtues, dans des positions compromettantes. C’était juste dégueulasse », ajoute la militante associative. Les auteurs de ces comptes ne se sont pas contentés de diffuser des photos et vidéos à caractère sexuel. « Beaucoup ont également révélé des informations personnelles concernant l’identité des victimes, si bien que ces dernières se sont aussi faites  cyberharcelées », détaille Hind Ayadi.

La présidente de l’association a rapidement décidé de se mobiliser pour faire stopper ces pratiques. « Une gamine m’a envoyé la photo d’une plaquette de médicaments qu’elle venait d’ingérer en me disant qu’elle voulait se suicider. Et c’est là que je me suis dit qu’il fallait vraiment faire quelque chose pour arrêter tout ça ». Avec d’autres militants associatifs, Hind Ayadi décide alors de sensibiliser le maximum de gens autour d’elles, et de faire de la pédagogie. « J’ai demandé à tous les jeunes de se désolidariser de ces pratiques, en leur expliquant qu’il s’agissait de pédopornographie. Et j’ai même dialogué avec l’auteur d’un de ces comptes, qui ne voyait pas "où était le mal à faire ça". Il s’est finalement excusé et m’a dit qu’il ne recommencerait plus ». Aujourd’hui, grâce à cette mobilisation, plus aucun compte « ficha » n’est actif à Garge-lès-Gonnesse. Mais le phénomène s’est malheureusement propagé, par effet de mode, à plusieurs départements voisins…

« Une cinquantaine de signalements » depuis le début du confinement

La prolifération de ces comptes inquiète aujourd’hui au plus haut sommet. « Dès qu’on a eu connaissance des premiers témoignages sur les réseaux sociaux, on s’est directement mis en lien avec Snapchat. Notre priorité a d’abord été de faire supprimer tous ces contenus pour protéger ces jeunes filles », indique à 20 Minutes Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes. « Les plateformes doivent prendre leurs responsabilités, particulièrement en période de confinement où elles sont très utilisées, car ces cyberviolences ont des conséquences dans la vie réelle ! ».

Ce phénomène de revenge porn touche malheureusement aujourd’hui tout le territoire. « Nous avons noté une forte recrudescence de ces actes depuis le début du confinement et la fermeture des établissements scolaires. Près de 50 signalements ont déjà été faits par mes équipes auprès de Snapchat. On a recensé de nombreux cas en région parisienne, dans l’Oise, mais aussi dans le Sud en Paca. Aucune région n’est finalement épargnée. Dès lors qu’il y a un phénomène de mode et d’imitation négative, ça circule beaucoup auprès des jeunes. Mais nous ne relâchons pas nos efforts », explique à 20 Minutes la secrétaire d’Etat.

Les comptes « ficha » ne sont pas un phénomène nouveau, mais l’épidémie de covid-19, et le confinement qui en résulte, a fait exploser cette pratique. « Certains s’ennuient. Pour venir à bout de la monotonie, ils se sont dit que c’était rigolo "d’afficher" des filles comme ça, sans se rendre compte du mal qu’il pouvait faire », reconnaît la présidente de l’association Espoir et Création. « Il y a un grand désœuvrement de la part des jeunes qui ne vont plus au collège, au lycée et qui n’ont plus d’activité. Je veux en profiter pour faire passer un message aux parents qui doivent être vigilants en cette période de confinement : ils doivent vérifier l’historique de leurs enfants et ce qu’ils font sur leurs réseaux, c’est de leur responsabilité d’en parler avec eux », ajoute Marlène Schiappa.

« Bientôt une chaîne spécifique contre le revenge porn » sur Snapchat

Malgré l’explosion de ces actes de cybercriminalité ces dernières semaines, les plaintes sont aujourd’hui très rares. « Les jeunes filles sont envahies d’un sentiment de honte et sont confrontées à la peur d’en parler à un adulte. Bien souvent, elles ignorent que la diffusion de leurs photos sans leur consentement est un délit », déplore l’association e-Enfance, qui gère la plateforme anonyme et gratuite d’aide aux victimes de harcèlement Net Ecoute. « Aucune des ados qui m’ont contacté ne souhaite aujourd’hui porter plainte », reconnaît Hind Ayadi. « Elles ne peuvent pas le faire toutes seules car elles sont mineures. Et il est juste inenvisageable pour elles d’avertir leurs parents ».

Il est pourtant essentiel de signaler ces contenus et, le cas échéant, de porter plainte, précise l’association e-Enfance. « Les mineurs peuvent tout à fait aller se signaler auprès des services de police, mais aussi signaler les contenus auprès de Pharos [plateforme de signalement] et nous les faire remonter pour que nous aussi, on puisse agir », tient à préciser Marlène Schiappa. «  Les réseaux sociaux ne sont pas une zone d’impunité, et la période de confinement n’est pas non plus une période de non-droit. Pharos et la brigade numérique, à Rennes et Guyancourt, restent mobilisés 24h/24 ! » Contactés par 20 Minutes, la sous-direction de la lutte contre la cybercriminalité (SDLC) et l’Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication (Oclciff) ont indiqué qu'ils n’avaient pas d'informations à communiquer à ce sujet.

Pour tenter d’endiguer ce phénomène durant les prochaines semaines de confinement, le secrétariat d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes a décidé de travailler avec l’avocat Éric Morain, spécialisé dans les questions de cyberharcèlement, « pour construire des contenus pédagogiques qui seront diffusés bientôt sur Snapchat, afin de sensibiliser les utilisateurs de la plateforme ». Une chaîne spécifique contre le harcèlement et le revenge porn va également être créée sur Snapchat, avec la collaboration de l’association e-Enfance, a indiqué à 20 Minutes Marlène Schiappa.