Présidentielle 2022 : Manipulation, ingérence étrangère, piratage… Faut-il s’attendre à un scrutin à haut risque ?

CYBERSECURITE A quatre mois du scrutin présidentiel, de nombreuses menaces numériques planent sur la campagne électorale

Hakima Bounemoura
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Manipulation, ingérence étrangère, piratage... Faut-il s'attendre à un scrutin à haut risque ?
Manipulation, ingérence étrangère, piratage... Faut-il s'attendre à un scrutin à haut risque ? — POL EMILE/SIPA
  • Les ingérences étrangères, les tentatives de manipulation de l’opinion sur les réseaux sociaux et les actions de piratage se sont multipliées ces dernières années dans la plupart des campagnes électorales.
  • « Les élections présidentielles ont toujours été la cible d’opérations de déstabilisation, et ce bien avant l’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux. Mais l’avènement du numérique simplifie et amplifie grandement ce phénomène », note Gérôme Billois, expert en cybersécurité pour le cabinet Wavestone.
  • Les pouvoirs publics semblent avoir pris la mesure des cybermenaces qui pèsent sur le scrutin présidentiel de 2022, et ont créé début octobre une agence française de lutte contre les ingérences numériques, baptisée Viginum.

L’élection présidentielle 2022 approche à grands pas, avec comme à chaque fois, son lot de rebondissement et d’incertitudes. A quatre mois de l’échéance électorale, la principale préoccupation des pouvoirs publics est de préserver « l’intégrité du scrutin », face aux différentes menaces qui planent  sur la campagne. Les ingérences numériques étrangères, les tentatives de manipulation de l’opinion   sur les réseaux sociaux et les actions de piratage se sont multipliées ces dernières années dans la plupart des campagnes électorales dans le monde. Le scrutin présidentiel français ne fera pas exception à la règle.

« Les élections présidentielles ont toujours été la cible d’opérations de déstabilisation, et ce bien avant l’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux. Mais l’avènement du numérique simplifie et amplifie grandement ce phénomène. Les précédents observés  lors des campagnes électorales américaines montrent clairement que l’élection présidentielle de 2022 n’a aucune raison d’être épargnée par ces menaces », note Gérôme Billois, expert en cybersécurité pour le cabinet Wavestone, co-auteur du rapport sur « la cybersécurité de la campagne 2022 » avec France Digitale.

Piratage de comptes, infiltration de messageries internes…

A quelques mois du scrutin, des pirates tentent déjà d’infiltrer les systèmes informatiques des protagonistes de la campagne, et mener des cyberattaques à caractère politique. « Face à cet événement central de la vie démocratique française, les hackers vont rapidement se pré-positionner et commencer leurs actions de reconnaissance pour être prêts à frapper quand le moment opportun sera venu, c’est à dire juste avant le scrutin, au dernier moment », détaille l’expert  en cybersécurité.

Comme ce fut le cas en 2017, l’élection présidentielle 2022 sera probablement la cible d’attaques numériques. « La plus grande cybermenace, c’est le piratage de données et la fuite de documents internes. Des e-mails hackés, des notes confidentielles de candidats dévoilées… Comme ce qui s’est passé  avec Hillary Clinton lors de la présidentielle américaine de 2016, ou avec les "MacronLeaks" en 2017 », explique Fabrice Epelboin, enseignant à Sciences-Po Paris, spécialiste des médias sociaux.

Les « MacronLeaks », du nom de ces quelque 20.000 courriers électroniques liés à la campagne d’Emmanuel Macron - qui avaient été diffusés en 2017 deux jours avant le vote du second tour – , n’avaient finalement eu que peu d’impact sur l’issue présidentielle. Mais ces fuites – qui semble-t-il seraient d’origine russe - n’en avaient pas moins marqué les esprits. « Tout cela à l’époque était un peu grossier. Les techniques d’aujourd’hui sont beaucoup plus perfectionnées. Vous imaginez l’impact si demain, l’intégralité des échanges de Macron sur WhatsApp  ou Telegram était dévoilée ? Ça aurait une détonation phénoménale, et la campagne électorale prendrait une toute autre dimension », note Fabrice Epelboin.

« Les tentatives d’ingérence étrangère vont s’amplifier »

A ces risques majeurs de cyberattaques s’ajoutent les campagnes de manipulation sur les réseaux sociaux, qui s’amplifient de scrutin en scrutin. Les tentatives d’ingérence étrangère représentent à ce titre l’une des principales menaces qui pèse sur l’élection présidentielle à venir. « Cela existe depuis des années – on l’a vu avec l’ingérence russe lors de la présidentielle américaine ou lors du référendum sur le Brexit -, mais c’est un phénomène qui monte en puissance, et en sophistication d’année en année », fait remarquer le spécialiste des médias sociaux. « De nombreux Etats trouvent des intérêts à jouer à ce jeu-là pour déstabiliser le pouvoir en place. Etant donné les enjeux économiques,  politiques et géostratégiques actuels, il faudra probablement s’attendre dans les prochaines semaines – si ce n’est pas déjà le cas –, à subir ce genre de manipulation extérieure ».

Les pouvoirs publics semblent aujourd’hui avoir pris la mesure de cette menace. Les services de l’Etat, qui se préparent à une présidentielle à haut risque, ont créé début octobre une agence française de lutte contre les ingérences numériques, baptisée Viginum. Son objectif ? « Identifier et documenter les phénomènes de propagation de contenus manifestement malveillants, qui ont une origine étrangère et résultent d’un comportement inauthentique », comme le recours à de faux comptes sur les réseaux sociaux, détaillait en juin dernier Stéphane Bouillon, Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), dont dépend Viginum.

Détecter et identifier des ingérences étrangères, repérer les productions des « fermes à trolls » afin de préserver l’intégrité du scrutin à venir, c’est aussi ce à quoi se sont engagées certaines plateformes, dont Facebook. « Grâce à une équipe dédiée et l’intelligence artificielle, nous essayons de débusquer les comportements inauthentiques coordonnés sur le réseau pour les exposer et ainsi les rendre inopérants », a expliqué Ben Nimmo, responsable mondial de  Facebook en charge des campagnes de désinformation, lors d’un webinaire en octobre auquel 20 Minutes a pu assister. Pour le moment, Facebook France a indiqué ne pas avoir encore décelé de « preuve de tentative d’ingérence ».

Faux comptes, fake news… Des tentatives de manipulation déjà à l’œuvre

Au-delà du risque de manipulation venant de l’étranger, les menaces internes de manipulation de l’opinion – venant de lobbys, partis politiques ou simples militants –, prennent également une place prépondérante dans la campagne. Les acteurs malintentionnés bénéficient de tout un panel de techniques pour perturber le processus électoral. Les infox, ou fake news, qui deviennent virales sur les réseaux sociaux, occupent aisément la première place de ces outils de désinformation. L’un des exemples de fake news les plus marquants, en période électorale, est certainement la fausse information diffusée en mai 2017, au matin du traditionnel débat entre les vainqueurs du premier tour, prétendant qu’  Emmanuel Macron dissimulait un compte offshore aux Bahamas.



D’autres techniques pour manipuler l’opinion - ce qu’on appelle l’astroturfing –, se sont également développées sur les réseaux sociaux. Outre les deepfakes (manipulation de l’image grâce à l’intelligence artificielle), que le camp Trump a largement utilisés lors des dernières élections américaines  pour déstabiliser son grand rival Joe Biden, la tactique des « faux comptes » reste probablement la plus redoutable. Tout récemment, en marge de la primaire des écologistes,  un réseau de faux profils Twitter, se faisant passer pour des militants féministes, écologistes ou antiracistes soutenant le « wokisme », a ainsi été mis au jour. Les trolls derrière ces faux profils sont même allés jusqu’à fabriquer des montages photos convaincants de faux ouvrages militants, note  France Inter, qui a révélé l’affaire. L’objectif étant de décrédibiliser une partie de la gauche «radicale». Nul doute que ce genre d’opérations de déstabilisation, de part et d'autre de l'échiquier politique, va se multiplier dans les prochaines semaines…