Avec près d’un milliard d’utilisateurs dans le monde, faut-il avoir peur du grand « méchant » TikTok ?

RESEAUX SOCIAUX Avec une croissance record grâce au confinement, TikTok affole aujourd’hui les compteurs, mais la montée en puissance de la plateforme chinoise suscite encore de nombreuses inquiétudes aux Etats-Unis et en Europe

Hakima Bounemoura

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Illustration de l'application TikTok.
Illustration de l'application TikTok. — Hollandse Hoogte/SIPA
  • La crise sanitaire due au coronavirus, et les mesures de confinement ont propulsé la popularité du réseau social, qui était jusqu’ici essentiellement un terrain de jeu pour les jeunes.
  • « En quelques mois, on est passé d’une plateforme de vidéo "légères" à un vrai réseau social qui compte », explique Jonathan Le Borgne, consultant en stratégie sur les réseaux sociaux.
  • Le succès de l’application inquiète aujourd’hui au plus haut sommet. Une enquête a été ouverte aux Etats-Unis pour « menace sur la sécurité nationale » et le Comité européen de la protection des données a annoncé il y a quelques jours se pencher sur les pratiques du réseau social.

On se filme, on se regarde, on like… Même si vous n’êtes pas ados, vous avez certainement déjà entendu parler de TikTok, ou bien même déjà visionné l’une de ces courtes vidéos diffusées sur cette application mobile qui appartient au géant chinois ByteDance. La crise sanitaire due  au coronavirus, et les mesures de confinement ont propulsé au sommet la popularité de ce réseau social, qui était jusqu’ici essentiellement un terrain de jeu pour les jeunes. « La plateforme a été particulièrement prisée par les internautes pour se divertir pendant le confinement. Elle a aidé les Français à surmonter cette période difficile », confirme TikTok France.

Son succès repose sur la reprise des codes des principales plateformes :  «Consommation vidéo en verticale, plateforme de messagerie à partir d’un hashtag, apparition des filtres, le tout en intégrant une nouvelle façon de mettre en scène et de produire son contenu», explique à 20 Minutes Jonathan Le Borgne, consultant en stratégie sur les réseaux sociaux. « On peut d’ores et déjà le dire, l’application fait désormais partie des plateformes qui comptent. Elle rentre dans le cercle très fermé des réseaux sociaux à portée mondiale ». Avec sa croissance exponentielle, TikTok affole aujourd’hui les compteurs, mais la montée en puissance de la plateforme chinoise suscite également de nombreuses inquiétudes aux Etats-Unis et en Europe.

Propulsée par le confinement « avec près d’un milliard d’utilisateurs »

Selon SensorTower, société qui mesure la popularité des applications, TikTok a dépassé en avril les 2 milliards de téléchargements dans le monde, attirant de nombreux nouveaux abonnés avec la pandémie. L’appli qui comptait 800 millions d’utilisateurs dans sa communauté en janvier, se rapproche aujourd’hui du milliard de membres. « La période qui vient de s’écouler a renforcé l’engouement pour les plateformes, et particulièrement pour TikTok », confirme à 20 Minutes le porte-parole de TikTok France. L’appli a aussi explosé dans l'Hexagone. « TikTok comptait 4 millions d’utilisateurs en 2019, et là en 2020, on en dénombre près de 6,5 millions. C’est colossal », précise Jonathan Le Borgne.

Les mesures de confinement ont accru les audiences du réseau social, désormais rejoint par les adultes, alors qu’il était jusqu’ici essentiellement prisé des jeunes. « Bien sûr nous avons un cœur de cible qui sont les Millennials, mais en soi, notre spectre d’audience est beaucoup plus large. Et c’est ce qu’a révélé la crise que nous venons de vivre », précise TikTok France. « L’arrivée de certaines célébrités [ Messi, Ronaldo, Jennifer Lopez ou encore Mariah Carey] ainsi que de grandes influenceuses, qui ont commencé à faire des formats vidéo pendant le confinement, a ramené toute une nouvelle audience, une nouvelle génération un peu plus âgée d’adultes », décrypte également Jonathan Le Borgne, l’un des meilleurs connaisseurs de TikTok en France.

« On est passé d’une plateforme de vidéo "légères" à un vrai réseau social qui compte »

Les annonceurs sont également un peu moins réticents qu’auparavant et commence à investir un peu plus la plateforme. De grandes marques, comme Coca Cola ou Orangina sont désormais présentes sur l’application. « L’arrivée récente de grands médias français comme Le Monde ou encore L’Equipe permet également au réseau social de prendre une nouvelle dimension en diffusant des contenus différents, moins personnels et plus informatifs », ajoute le consultant en stratégie sur les réseaux sociaux. « Finalement, TikTok rappelle un peu les débuts de Facebook et d’Instagram. L’appli reprend la même stratégie que ses concurrents, en nouant des partenariats pour asseoir une certaine légitimité ».

Le réseau social a également pris un virage « militant » ces dernières semaines, en mobilisant pour de grandes causes comme la lutte contre le harcèlement sexuel ou bien encore plus récemment la lutte contre le racisme avec le hashtag #BlackLivesMatter. Près de 8 milliards de vidéos ont ainsi été échangées sous ce mot-clé, devenu viral après la mort de George Floyd aux Etats-Unis. « C’est quelque chose d’assez nouveau. Les jeunes s’en servent aujourd’hui comme d’un outil militant, de revendication pour faire passer des messages, notamment dans le débat pour la course à la présidentielle. Et parallèlement, on voit moins de vidéos de karaoké, de chorégraphies… En quelques mois, on est passé d’une plateforme de vidéo "légères" à un vrai réseau social qui compte », explique Jonathan Le Borgne.

Une application « sous haute surveillance »

Le succès de l’application, appartenant au géant chinois ByteDance, et sa croissance exponentielle, inquiète aujourd’hui au plus haut sommet, au sein même des gouvernements. Début mars, le Congrès américain a adopté une loi interdisant l’utilisation de la plateforme par les employés des agences fédérales, les élus craignant que l’entreprise transmette des informations au gouvernement chinois. Une enquête pour « menace pour la sécurité et les intérêts du pays » a également été ouverte en novembre dernier aux Etats-Unis. Et il y a quelques jours, c’est le Comité européen de la protection des données (EDPB) qui a annoncé se pencher sur les pratiques du réseau social. Le Parlement européen s’inquiète notamment «  des méthodes de collecte des données de TikTok ». 

« Il y a un an et demi, on disait déjà que TikTok était le repaire des pédophiles et que c’était une plateforme dangereuse pour les ados. L’application a aujourd’hui évolué, mais les inquiétudes persistent, et l’appli suscite encore beaucoup de méfiance, à tort ou à raison », explique Jonathan Le Borgne, qui rappelle que TikTok est la toute première application étrangère à s’implanter aussi fortement outre-Atlantique. « C’est une première pour une plateforme Internet chinoise, les succès des géants du Web comme WeChat étant jusqu’ici restés cantonnés à l’Asie », ajoute-t-il. « Quand au problème de collecte des données personnelles, c’est un souci inhérent à toutes les plateformes sociales ».

Bien consciente de la méfiance qu’elle peut susciter, l’appli tente aujourd’hui de rassurer ses utilisateurs. « Nous prenons au sérieux le respect de la vie privée et nous nous engageons à faire en sorte que TikTok reste un réseau sécurisé pour nos membres », assure le porte-parole de la plateforme. « Nous avons des règles communautaires strictes. Elles ont été mises à jour en janvier pour les rendre plus accessibles et plus compréhensibles par les utilisateurs ». Le 31 décembre dernier, TikTok a également publié son tout premier rapport de transparence. « C’est une démarche forte pour un réseau social aussi jeune que le nôtre, cela montre les efforts que nous faisons dans ce domaine », ajoute le porte-parole de TikTok France. L’application de vidéos a également multiplié les initiatives pour convaincre de son indépendance par rapport à Pékin en annonçant l’ouverture prochaine d’un « centre de transparence » à Los Angeles dans le but de rassurer les consommateurs sur la collecte des données.