Avec le mouvement « Black Lives Matter », un vent de militantisme souffle sur TikTok

PROTESTATION Le réseau social aux 800 millions d’utilisateurs prend un virage militant avec le hashtag « Black Lives Matter »

Clément Rodriguez

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Une femme filme des manifestants le 2 juin à Los Angeles
Une femme filme des manifestants le 2 juin à Los Angeles — Al Seib/Los Angeles Times/REX/SIPA
  • Depuis la mort de George Floyd et le début des manifestations antiracisme aux Etats-Unis, le hashtag « Black Lives Matter » décolle sur TikTok.
  • Les utilisateurs y expriment leur colère, leur soutien, mais prodiguent aussi leurs conseils en vue des futures protestations.
  • La puissance de la mobilisation sur le réseau social inspire à certains une comparaison avec le « printemps arabe. »

« Si vous comptez aller manifester, voici quelques conseils qui pourront vous être très utiles. » Pendant une minute, Brittany explique à ses 2,5 millions d’abonnés comment exprimer au mieux sa colère dans la rue sans danger. Elle ne poste pas sa vidéo sur Twitter, Instagram ou Facebook, mais sur TikTok. Habituellement réservée aux challenges de danse et aux contenus humoristiques, la plateforme a pris un virage plus militant depuis la mort de George Floyd et les protestations qui en ont découlé autour du globe.

Huit milliards. C’est le nombre de vidéos vues avec le hashtag #BlackLivesMatter, qui fait partie des tendances les plus populaires depuis fin mai. Autour de ces trois mots rassembleurs, on ne danse plus, on ne rit plus et on ne bouge plus ses hanches. Désormais, on fait appel à sa créativité : les utilisateurs prennent des photos chocs, peignent leur douleur sur leur corps et chantent pour rendre hommage à George Floyd. L’âme artistique du réseau social n’a donc pas disparu mais se met au service du combat que toute une génération, celle qui utilise TikTok, est prête à mener.

Une « plateforme de narration » pour 800 millions d’utilisateurs

À l’image de Brittany, ils sont des milliers à s’emparer de TikTok pour enrichir le mouvement. « Ceux qui sont en Grande-Bretagne, voilà les lois que les policiers vont utiliser pour vous arrêter durant les manifestations », « J’ai vu plein de TikTok sur quoi faire avec du gaz lacrymogène, mais je vais vous apprendre comment faire un garrot si vous êtes blessé », ainsi débutent des centaines de vidéos. La puissance du réseau social dans l’émergence de la protestation n’est pas sans rappeler le « printemps arabe », dont les manifestations se sont organisées en ligne. Facebook et Twitter avaient alors aussi permis au monde arabe de contourner les médias officiels.

« Le printemps arabe a été source de mobilisation sur Twitter. On voit quelque chose de semblable aujourd’hui sur TikTok, explique Kadisha Phillips, analyste des réseaux sociaux,, citée par Reuters. Même si c’est l’endroit des danses virales, TikTok est aussi devenu une plateforme de narration. C’est intéressant parce que les gens y racontent des histoires qui se diffusent très rapidement. »

Le meilleur moyen de « faire avancer les choses »

Plus de 500.000 contenus ont été publiés avec la chanson « This Is America », de Childish Gambino. Son clip poignant traite des questions des armes à feu, du racisme et des violences policières, et se prête parfaitement à l’actualité. Ce morceau fédérateur est l’occasion pour des centaines de milliers de jeunes d’exprimer leur colère, leur peine et leur peur. C’est ce qu’a décidé de faire Solène, une Française de 18 ans.

Dans une vidéo qui a dépassé les deux millions de vues, elle se joint au mouvement « Black Lives Matter » pour « faire avancer les choses quand nous n’avons pas le pouvoir de les faire bouger autrement à notre échelle. » La question de la plateforme sur laquelle Solène allait s’exprimer ne s’est pas posée très longtemps : « Tiktok est l’endroit où j’ai le plus d’audience, l’influence y est très forte et la liberté de parole également. Je savais que la vidéo allait tourner rapidement sur ce réseau », confie-t-elle.

S’opposer aux médias traditionnels

Solène, qui s’approche du million d’abonnés, estime que les vidéos liées au mouvement sont l’occasion de tenir la jeune génération au fait de l’actualité, de motiver ceux qui souhaiteraient y prendre part et d’accroître la force des protestations. « Certains le font pour les likes, d’autres pour la cause, certains pour les deux. Le plus important c’est que le message passe, peu importe l’intention », relativise-t-elle.

TikTok, plateforme privilégiée des moins de 18 ans pour délirer entre potes, enfile donc un nouveau costume. Désormais, on n’y va plus uniquement pour faire des challenges mais aussi pour s’informer et « montrer ce que l’on ne voit pas dans les médias traditionnels. » Le réseau social s’est d’ailleurs allié à l’Union Européenne, début juin, en souscrivant au Code des bonnes pratiques contre la désinformation. Au lieu de se rassembler devant leur téléviseur, les jeunes se massent sur les hashtags de TikTok. Alors, ça y est, la grand-messe du 20h, c’est vraiment fini ?