Trump contre Twitter : « C’est une démonstration de force de la part du réseau social »

INTERVIEW Le signalement de plusieurs publications de Donald Trump par Twitter pour contenu trompeur ou apologie de la violence marque-t-il un tournant dans le rapport entre réseaux sociaux et politique ? Eléments de réponse avec Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l'université de Bourgogne

Propos recueillis par Alexis Orsini

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Twitter a signalé plusieurs messages de Donald Trump comme trompeurs ou faisant la glorification de la violence.
Twitter a signalé plusieurs messages de Donald Trump comme trompeurs ou faisant la glorification de la violence. — Olivier DOULIERY / AFP
  • En signalant, en l’espace de quelques jours, plusieurs tweets de Donald Trump parce qu’ils étaient factuellement trompeurs ou faisaient l’apologie de la violence, Twitter est pour la première fois intervenu sur les messages d'une personnalité politique.
  • Le président américain n’a pas manqué de riposter en criant à la censure et en signant un décret visant à encadrer certaines pratiques des réseaux sociaux.
  • Cette passe d’armes peut-elle signaler le début d’une nouvelle approche des réseaux sociaux vis-à-vis de la communication politique ? 20 Minutes a posé la question à Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication et auteur du livre « La communication poli-tweet » (L’Harmattan).

Le torchon brûle entre Twitter et Donald Trump. En avertissant ses utilisateurs que deux tweets du président américain étaient trompeurs, le réseau social a pour la première fois, mardi 26 mai, confronté le premier pourfendeur de « fake news » à ses propres contre-vérités. 

Le tweet de Trump signalé par Twitter pour glorification de la violence.
Le tweet de Trump signalé par Twitter pour glorification de la violence. - OLIVIER MORIN / AFP

La mention « vérifiez les faits » est ainsi accolée à des tweets de Donald Trump dénonçant la nature « frauduleuse » du vote par correspondance : en cliquant sur cette mention, l’internaute est redirigé vers une série d’articles démontrant pourquoi cette affirmation est largement exagérée. Une mesure que Twitter a justifiée par une amélioration de sa « politique d’intégrité civique », pour éviter que ces tweets n’induisent les électeurs en erreur à l’approche de la présidentielle américaine en novembre prochain.

L’intéressé n’a évidemment pas manqué de réagir pour dénoncer « l’interférence » de Twitter dans le scrutin et une atteinte à la liberté d’expression, avant d’adopter un décret visant à limiter la portée de leur modération de contenu. Le réseau social a depuis récidivé en signalant ce vendredi un tweet de Donald Trump sur les débordements à Minneapolis comme contraire aux « règles de Twitter relatives à la glorification de la violence » – tout en le laissant en ligne « dans l’intérêt du public », même s’il est impossible d’y répondre, de « l’aimer » ou de le retweeter sans commentaire. Un sort également réservé à un tweet de la Maison Blanche reprenant les mêmes propos de Donald Trump. 

Les dispositions prises par Twitter annoncent-elles un changement d’approche des réseaux sociaux vis-à-vis de la communication politique sur leur plateforme ? Eléments de réponse avec Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l'université de Bourgogne, et auteur de l’ouvrage « La communication poli-tweet » (L’Harmattan).

Depuis l’élection de Donald Trump, en novembre 2016, Twitter aurait eu de nombreuses raisons de « fact-checker » un tweet de Trump. Comment expliquer que la plateforme ne le fasse que maintenant ?

Je crois que c’est plutôt un effet d’accumulation, face à la multitude de tweets de Trump qui sont injurieux, incitant à la haine ou truffés de faussetés. Il y a aussi des effets de contexte : là, c’est celui de la campagne présidentielle américaine. Ce n’est pas un tweet au hasard qui a été ciblé, c’est un tweet très impliquant.

Twitter, qui avait déjà fait une avancée significative en bannissant les publicités politiques, est conscient que les internautes commencent à avoir envie, socialement parlant, de publications de qualité. Les gens savent bien qu’il y a de plus en plus de désinformation et il y a un besoin de vérité. A un moment donné, c’est le principe de réalité qui revient, Trump y est renvoyé, même en tant que président de la première puissance mondiale. Les réseaux sociaux sont un espace de libre parole mais on ne peut pas tout écrire et on est responsable de ce qu’on y écrit, y compris sur un plan juridique.

Peut-on s’attendre à voir Twitter généraliser ce type de vérification ?

On voit que c’est assez timide avec ce premier cas, il faut faire la démarche d’aller cliquer sur la mention pour voir que c’est un tweet à prendre avec beaucoup de pincettes. Il me paraît difficile de systématiser ce type de vérification, parce que Twitter, comme Facebook, a longtemps surfé sur une vision très pluraliste et très libre des échanges et des publications. Beaucoup de gens, aujourd’hui, ont une parole sans filtre sur Twitter, qui leur assure un succès d’estime. Mais cette parole n’a jamais été régulée jusque-là.

La possibilité que les publications soient systématiquement régulées pour la classe politique me semble difficile à mettre en œuvre, cela voudrait dire que toute la classe politique internationale accepte le fait que ses publications politiques soient fact-checkées et vérifiées.

Peut-être que Twitter va systématiser l’outil de fact-checking, les algorithmes sont puissants donc ils peuvent procéduriser un certain nombre de choses, mais je pense que Twitter se réserve le droit d’intervenir manière homéopathique, au cas par cas. La liberté de parole devrait sans doute prévaloir sur la nécessaire régularisation.

Le risque, pour les réseaux sociaux n'est-il pas d'être amené à devoir se justifier d’avoir vérifié les propos d’une personnalité politique et pas d’une autre ?

Ca pourrait effectivement leur valoir un certain nombre de critiques acerbes, déjà qu’on les accuse, à juste titre, de ne pas avoir censuré des pages d’appel à la haine ou d’incitation à la violence, que ce soit pour Anders Breivik [ le tueur de masse norvégien] ou pour d’autres.

Adopter une posture de vérification reviendrait à se poser en parangon de la morale, de la vertu, et cette position paraît assez compliquée à tenir pour Twitter comme pour Facebook – d’autant que ce dernier se présente comme un simple outil de mise en relation entre utilisateurs. Si on considère que le rôle des réseaux sociaux, c’est de pouvoir s’exprimer librement, de tout dire et de faire ce que l’on veut, la posture de fact-checking serait forcément mal vue puisqu’on pourrait dire : « N’importe qui a le droit de s’exprimer, y compris Donald Trump, pourquoi le censurer lui alors qu’on n’en censure pas d’autres ? »

Twitter est un outil très important en terme de communication politique, précisément parce qu’il y a des failles, une zone grise, qui permet d’être dans l’outrance. Trump en est coutumier, il grossit le trait, il exagère, il est dans l’attaque permanente… Au cours de sa campagne, en 2016, il avait prononcé une phrase qui était passée globalement inaperçue : « Je pourrais me poster sur la cinquième avenue et tirer sur quelqu’un, je ne perdrais pas de votes pour autant. » C’est assez incroyable de voir que ça n’avait suscité aucune réaction. Et son compte Twitter lui sert depuis toujours à se mettre en scène dans un rôle de provocateur né.

Si ces réseaux sociaux se mettent à devenir les assistants des gendarmes, d’être une sorte de police de la pensée, je ne suis pas sûr que ça marcherait. Il faudrait trouver des grilles de critère qui ne soient pas discriminantes.

Par exemple en fixant une « ligne rouge », comme les scrutins électoraux ?

On pourrait effectivement imaginer s’en tenir à tout ce qui est de l’ordre de l’organisation des élections, de l’inscription sur les listes, tout ce qui tourne autour du processus électoral. Ou alors les publications de politiques sur le meurtre de masse, les incitations à la haine. Mais si on se met à catégoriser, on va sans doute oublier une partie de la population et on ouvre une boîte de Pandore : à partir du moment où on a trouvé des exceptions à la règle, le principe ne fonctionne plus. A moins qu’on parvienne à trouver une grille de critères suffisamment consensuelle pour être acceptée par tous les partis politiques.

La décision de « fact-checker » un tweet du président américain ne fait-elle pas ironiquement le jeu de Donald Trump, qui n’a pas manqué de contre-attaquer depuis ?

C’est facile pour Trump de brandir la liberté d’expression comme étendard, en disant : « Vous voyez, ma propre parole de candidat président à ma réélection est baîlonnée ! » Twitter a pris le risque de s’exposer à une réponse très salée, et à une rhétorique qui va retourner le phénomène à son avantage. Cela fait le jeu des camps politiques qui se victimisent, comme celui de Trump.

Le fait que Twitter ait signalé, dans la foulée, un autre tweet de Donald Trump qui enfreignait ses « règles relatives à la glorification de la violence » marque-t-il une nouvelle étape dans ce début de lutte entre Trump et le réseau social ?

Twitter a choisi la posture du verre à moitié vide : on ne retire pas le tweet de la circulation parce qu’il présente peut-être un intérêt pour le public mais, en même temps, on souligne qu’il contrevient aux règles. Sachant que Trump est habitué de cette outrance, la plateforme se voit mal lui couper la vanne du tweet injurieux et insultant, donc ça revient quand même à marcher sur des œufs.

Garder le tweet en ligne, ça montre que Twitter est capable de séparer le bon grain de l’ivraie, de ne pas faire de la censure pure et simple, mais d’exercer son droit de regard quand bon lui semble. Entre ces initiatives et l’engagement de Twitter sur les publicités politiques, il y a deux avancées significatives des réseaux sociaux non pas vers la censure mais vers le contrôle. C’est un peu une démonstration de force de la part de Twitter, comme pour dire : « On ne cèdera devant personne, même le président des Etats-Unis. » C’est une manière de marquer leur territoire symboliquement.