« Les gens ont l’impression d’être en immersion avec moi », témoigne Juliette Alpha, qui raconte sa vie de flic sur Twitter

INTERVIEW Juliette Alpha, gardienne de la paix à Paris, raconte son quotidien de policière sur son compte Twitter et dans un livre, « Vis ma vie de flic », qui vient de paraître

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Juliette Alpha est suivie par plus de 11.000 followers sur Twitter.
Juliette Alpha est suivie par plus de 11.000 followers sur Twitter. — J.A.
  • Juliette Alpha, gardienne de la paix à Paris, raconte son quotidien de flic sur son compte Twitter, @JulietteAlpha17. Elle est suivie par près de 11.000 abonnés.
  • La policière vient également de publier Vis ma vie de flic (éditions Hugo Doc) dans lequel elle a compilé des instantanés de sa vie de policière.
  • « Je crois que les gens aiment savoir ce qu’est notre quotidien. Découvrir qui se cache derrière nos uniformes », explique la jeune femme âgée de 30 ans, qui s’exprime sous pseudonyme.

Elle est suivie par plus 11.000 personnes sur Twitter. Sous le pseudonyme de Juliette Alpha, cette gardienne de la paix en poste dans une brigade de police-secours à Paris s’est fait une petite réputation sur les réseaux sociaux. Elle raconte depuis presque deux ans son quotidien sous l’uniforme. Celle qui se décrit comme « flic de terrain ou poulette qui court après les méchants » alimente chaque jour son compte de « brèves » chroniquant sa vie de policière. Elle y décrit ses premiers cadavres, des interpellations parfois musclées, ses samedis de manifestation avec les « gilets jaunes » ou encore les difficultés psychologiques et le manque de moyens de la police.

« Je crois que les gens aiment savoir ce qu’est notre quotidien. Découvrir qui se cache derrière nos uniformes », explique la jeune femme âgée de 30 ans, qui a choisi de garder l’anonymat « pour [s]e protéger, elle et [s]es proches ». Après l’engouement suscité sur les réseaux sociaux, la policière a souhaité livrer un témoignage plus personnel dans un livre intitulé Vis ma vie de flic. Une femme dans la police, rédigé en collaboration avec le sociologue Mathieu Zagrodzki, qui vient de paraître aux éditions Hugo Doc. 20 Minutes a interrogé la policière, qui dresse un constat très réaliste de sa profession, et revient sur les dangers et responsabilités qu’implique aujourd’hui son métier.

Pourquoi avoir voulu raconter votre quotidien de « flic de terrain » sur les réseaux sociaux ?

Tout ça remonte à plus d’un an et demi. Je voyais beaucoup de vidéos et de commentaires anti-flics sur les réseaux sociaux. Souvent des choses fausses. Je me suis dit que ce serait pas mal d’exprimer une voix un peu différente, une vision plus humaine des choses, et surtout de montrer l’envers du décor pour contrebalancer tout ce qui pouvait être dit. Il y a très vite eu un véritable engouement : les gens m’ont tout de suite posé énormément de questions sur mon travail, j’avais l’impression de répondre à une vraie demande de la part des internautes.

Mais mon succès sur Twitter, je le dois surtout à un thread particulièrement viral [qui a fait plus de 600.000 vues], posté au lendemain de  l’acte 3 des « gilets jaunes », le samedi 1er décembre 2018. J’y raconte l’ambiance quasi insurrectionnelle dans les rues de Paris, vue sous un autre angle que celui des chaînes de télé. C’est à ce moment-là que je me suis dit que montrer la réalité du quotidien des policiers, nos sentiments, nos émotions, nos états d’âme était primordial. J’ai eu des retours ultra-positifs. Et puis moi, ça m’a fait énormément de bien de parler de mes difficultés au quotidien, et d’échanger avec les gens. Ça a été comme une thérapie, une forme d’introspection…

Le travail des forces de l’ordre est très critiqué en ce moment. Tenir un journal de bord sur Twitter, n’est-ce pas une manière de renouer avec les gens, de regagner leur confiance ?

Il y a une véritable rupture police-population, c’est une évidence. J’essaie, en effet, avec mes modestes moyens, de renouer ce lien. Notre mission, c’est de « protéger et servir », cela fait donc, en quelque sorte, partie de mes engagements. C’est très important de montrer qu’on peut être pédagogue, qu’on peut prendre le temps d’expliquer les choses, de parler avec les gens. C’est aussi important de contextualiser, parce qu’être policier, c’est un métier très technique qui requiert parfois une expertise pour comprendre les choses. Si on n’a pas ces connaissances-là, c’est compliqué, parfois, de décrypter une vidéo ou une situation donnée avec un simple regard de citoyen.

Vous êtes suivie quotidiennement par plus de 11.000 followers sur Twitter. Pourquoi un tel engouement ?

J’ai toujours dit que la police déchaînait les passions. Quoi qu’on en dise, qu’on l’aime ou qu’on la déteste, tout le monde s’y intéresse. J’ai l’impression qu’il y a aussi un petit côté voyeurisme dans tout cela… Les reportages en immersion avec les policiers que l’on voit régulièrement sur W9, C8 ou NRJ 12 marchent toujours très bien. Les gens adorent ça, ils sont comme absorbés et peuvent regarder ces programmes pendant des heures. Je crois que pour mon compte Twitter, c’est la même logique. Les gens ont la sensation d’être en immersion avec moi, d’autant que mes récits sont écrits à la première personne. Ils peuvent ensuite laisser des commentaires, discuter directement avec moi, ou échanger en DM [message privé].

Est-ce que vous recevez beaucoup de messages haineux ?

La haine anti-flic est une réalité. Je reçois énormément de messages insultants, outrageants, parfois même des menaces de mort. Des dizaines par jour. Certains internautes cherchent également à me doxer [m’identifier], à savoir où je travaille, où j’habite, quel est mon vrai nom… Mais c’est malheureusement le jeu sur Twitter ! C’est le risque, et j’en suis consciente. Quand vous recevez des tweets d’insultes purs et simples, il n’y a rien à faire. Je bloque et je passe à autre chose. Mais quand ce sont des commentaires un peu anti-flic, j’essaie d’avoir un dialogue. Parfois, on arrive à faire changer quelqu’un d’avis. C’est très glorifiant, c’est comme une petite victoire. Donc toute la haine à laquelle on peut faire face, finalement, c’est secondaire.

Et puis il y a aussi tous les messages bienveillants que l’on reçoit. L’autre jour, une jeune fille m’a dit que grâce à moi, elle s’était inscrite au concours de police et qu’elle avait été reçue ! Un message comme ça efface 1.000 messages haineux !

Avez-vous déjà été cyberharcelée ?

Cela m’est arrivé en 2018. J’ai été filmée alors que j’intervenais sur le terrain. Une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux, dans laquelle on me voyait frapper un homme au visage en pleine interpellation. J’ai été victime d’une déferlante de messages haineux qui appelaient à mon meurtre. C’est une période qui a été très difficile à vivre. Le cyberharcèlement, c’est comme une vague qui passe, mais après la mer redevient calme… Ma hiérarchie a été très présente. Mais en termes de suites judiciaires, ça a été beaucoup plus compliqué. Tous mes dépôts de plainte ont été classés sans suite, faute de moyens pour identifier les responsables. Il faudrait pouvoir développer, à l’avenir, des antennes spécialisées dans la lutte contre le cyberharcèlement, parce que je ne pense pas que ça va aller en s’améliorant. Surtout quand vous voyez la politique en la matière des plateformes comme Twitter…

Comment jugez-vous la communication officielle de la police sur les réseaux sociaux ? Pourquoi ne fait-elle pas ce travail de contextualisation et de décryptage auprès de la population ?

Il y a eu une vraie évolution ces derniers temps, notamment quand on regarde le compte Twitter de la Préfecture de police de Paris. Il y a vraiment des efforts de faits : vous pouvez facilement parler aux animateurs du compte, ils vous répondent en DM… Et puis ils décryptent aussi des vidéos, font du fact-checking, c’est vraiment pas mal. Après, bien évidemment, tout ça est perfectible. Mais je trouve qu’il y a une véritable ouverture, et une volonté de transparence.

Je suis l’exemple même de cette nouvelle politique puisqu’on me permet, à moi, simple policière de terrain, de m’exprimer publiquement alors même que je suis tenue à un devoir de réserve. Ça montre qu’ils veulent donner la parole aux policiers du quotidien, pour casser ce côté un peu guindé. Ça va dans la continuité de la création de la police de proximité

Justement, comment faites-vous pour trouver un équilibre entre liberté de ton et devoir de réserve ?

C’est très difficile, effectivement. C’est compliqué de jongler entre les deux parce qu’on veut à la fois informer les gens, faire preuve de pédagogie, mais on doit aussi respecter notre devoir de réserve et le secret de l’enquête. Quoi qu’il arrive, je dois faire attention à ce que je dis et à l’image que je renvoie. Ça demande pas mal de sang-froid et de mesure dans mes réponses. Mais je crois que je me débrouille pas mal, j’arrive à exprimer mon point de vue sans être hypocrite, tout en respectant la réserve à laquelle je suis tenue. Mon commissariat​ et mes supérieurs hiérarchiques sont d’ailleurs très contents, ils soutiennent mon activité sur les réseaux. Tous me disent que ça renvoie une bonne image de l’institution. Et puis ça change des discours des policiers syndicalistes que l’on entend habituellement dans les médias. On a la parole institutionnelle, la parole syndicale et, maintenant, celle du flic de base. C’est bien d’avoir une diversité de parole !

Après chaque manifestation ou presque, on voit désormais apparaître sur les réseaux sociaux des vidéos de violences commises par des forces de l’ordre. Aujourd’hui, tout est filmé. Est-ce que cela a modifié votre manière de travailler au quotidien ?

Bien sûr ! On sait que notre visage peut se retrouver du jour au lendemain en boucle sur Twitter ou sur Facebook. Le doxing, c’est aujourd’hui un risque du métier. Après, est-ce que cela a modifié sur le fond notre manière de travailler ? Oui et non. On est de plus en plus équipé en caméras-piétons, on est donc habitués à filmer et à se faire filmer. Au final, la vidéo est devenue un de nos outils de travail.

Le problème, avec les images de violences qui sont diffusées sur les réseaux, c’est qu’elles ne durent souvent qu’une dizaine de secondes. Neuf fois sur dix, il vous manque le contexte qui permettrait de comprendre ce qui s’est réellement passé. Mais ça serait mentir de dire qu’il n’y a pas de violence, et que tous les flics sont parfaits. La police, c’est quasiment 150.000 hommes et femmes qui œuvrent 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Quand il y a une vidéo d’un flic qui enfreint la déontologie, tout le monde en pâtit. Ça jette l’opprobre sur tous les fonctionnaires de police.