« La haine dans les yeux » : « Il faut donner aux policiers les moyens de se rapprocher de la population », estime un commissaire

INTERVIEW Le commissaire David Le Bars dénonce dans un livre la « haine du flic » et tente d’en analyser les raisons

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Des CRS devant une barricade en feu, en mai 2019
Des CRS devant une barricade en feu, en mai 2019 — ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
  • Secrétaire général du SCPN (Syndicat des commissaires de police), David Le Bars fustige dans un livre paru récemment la « haine du flic » de plus en plus forte en France.
  • Policier depuis 25 ans, il dénonce les politiques et artistes dont l’attitude contribue, selon lui, à faire des forces de l’ordre des boucs émissaires.
  • Il revient également, dans une interview accordée à « 20 Minutes », sur la gestion policière des manifestations des « gilets jaunes ».

« Jamais nous n’avions atteint le niveau de violence que subissent aujourd’hui les forces de l’ordre. » C’est le constat amer que dresse le commissaire David Le Bars dans son livre, La haine dans les yeux*, paru le 13 novembre. Voyous, manifestants, artistes, politiques, terroristes… Policier depuis 25 ans, le secrétaire général du SCPN ( Syndicat des commissaires de la police nationale) constate que la « détestation du flic est l’une des formes les plus partagées de la haine contemporaine ».

Avec le journaliste Frédéric Ploquin, grand spécialiste de l’institution policière, il a tenté d’en comprendre les raisons et formule plusieurs pistes pour « renouer avec la population » et rendre aux policiers leur « fierté ».

Vous avez commencé dans la police en 1994. Aujourd’hui, vous expliquez dans votre livre que « la détestation du flic est l’une des formes les plus partagées de la haine contemporaine ». Cette « haine » anti-flic est-elle bien plus visible qu’à vos débuts ?

Je le constate depuis 25 ans : l’exercice du métier de policier est beaucoup plus difficile aujourd’hui. Les rapports avec les voyous, pour commencer, étaient différents à l’époque. Ils n’avaient pas le même profil, respectaient ceux qui les avaient attrapés. Les gardes à vue se passaient globalement beaucoup mieux. On pouvait discuter avec eux, trouver des arrangements… Il m’est même déjà arrivé d’aller chez l’un d’eux qui partait en prison afin de lui prendre des vêtements, de lui préparer une valise. Aujourd’hui, avec les caïds de cités, on est dans le rapport de force. Ça ne se passe pas bien en garde à vue, il n’y a plus de respect des règles de procédure.

On constate aussi une hausse des violences dans les mouvements sociaux. De manière générale, que cela soit dans une manifestation ou sur la voie publique, il y a une montée des tensions, notamment avec certains citoyens qui empêchent la police de travailler, alors qu’elle agit dans l’intérêt général.

Depuis le début de la mobilisation des « gilets jaunes », il y a un an, environ 2.000 policiers et gendarmes ont été blessés, tout comme de nombreux manifestants. Un cran a-t-il été franchi avec ce mouvement ?

Il y avait déjà une augmentation importante des violences contre les forces de l’ordre avant les «gilets jaunes ». Lors de la manifestation du 1er mai 2017 à Paris, un CRS a été visé par un cocktail Molotov ! On a aussi observé dans les manifestations contre la loi travail, à Sivens (Tarn) ou à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), que des gens étaient présents pour s’opposer aux forces de l’ordre en utilisant des techniques de guérilla.

Mais la mobilisation des « gilets jaunes » marque effectivement un tournant. Une autre population, venue manifester légitimement, s’est retrouvée aux côtés de gens violents. Il y a eu un amalgame, et certains ont pris goût à ça. Rapidement, les manifestations ont dégénéré. Les forces de l’ordre sortent affaiblies par cette crise qui a duré.

Vous estimez qu’il y a eu « une part d’amateurisme dans la gestion de la crise des "gilets jaunes" ». Qu’aurait-il fallu faire, selon vous, pour mieux appréhender les événements ?

Lors des premiers samedis de manifestation, on a appliqué un schéma assez classique de maintien de l’ordre. Rapidement, les forces de l’ordre ont été confrontées à des violences urbaines, au désordre. Il y a eu un problème d’adaptation, de réponse à apporter. Cela a abouti aux événements du 1er décembre, à l’attaque de l’Arc de triomphe, aux exactions commises dans tout Paris, aux grilles des Tuileries qui tombent… C’était un samedi noir. Le 8 décembre, sur demande du ministre de l’Intérieur, on a pu être plus mobiles, plus réactifs. Ce jour-là, on a sauvé les institutions car il y avait un risque de bascule.

Utilisation des LBD, nombreuses arrestations, manifestants blessés… Les forces de l’ordre se sont vues reprocher beaucoup de choses ces derniers mois. Est-ce justifié selon vous ?

La police est au centre des querelles politiques : il y a ceux qui trouvent qu’on n’en fait pas assez, ceux qui estiment qu’on en fait trop. On nous a reproché d’avoir interpellé trop de gens le 8 décembre, mais à côté de ça, il y a eu moins de blessés que la semaine précédente. On nous a aussi reproché, d’avoir été trop attentistes, le 16 mai, lorsque le Fouquet’s a été saccagé, de n’être pas intervenus assez vite lorsque le feu a été mis à un immeuble… On n’arrivera pas à sortir de ce débat sécuritaire tant qu’un constat objectif n’aura pas été fait : il y a un besoin de sécurité, de tranquillité, de fermeté vis-à-vis des casseurs.

Vous dénoncez aussi les « élites », politiques ou artistes, qui affichent ouvertement leur « mépris » à l’égard des forces de l’ordre…

Quand des gens comme Omar Sy – qui est la personnalité préférée des Français – signent une tribune contre les flics en affirmant qu’ils sont racistes et qu’ils mutilent, c’est une catastrophe. Les policiers en font les frais et subissent les conséquences de ces paroles. Quand l’ancien président de la République, François Hollande, se fait photographier à côté de Théo à l'hôpital, c’est la police qui est salie. Quand les élus de la France insoumise dénoncent en permanence des violences policières en faisant abstraction de ce qu’il se passe objectivement dans les manifestations, ils affaiblissent le vivre ensemble, oublient que la police est un facteur de paix sociale.

Je fais partie de ceux qui reconnaissent que tout n’est pas parfait. Que parfois, parmi les forces de l’ordre, certains ont des gestes inappropriés ou commettent des violences illégitimes. Mais il ne faut pas faire de généralité, ils sont minoritaires. Ces faits doivent évidemment être traités sereinement par la justice. Mais on ne peut pas résumer à ça l’action des forces de l’ordre à qui on demande beaucoup.

Hausse des suicides, manque de considération, dégradations des conditions de travail… Début octobre, environ 27.000 policiers selon les organisateurs ont défilé dans Paris pour exprimer leur ras-le-bol. Que faudrait-il faire pour changer les choses ?

Les causes de cette grogne sont légitimes, j’en veux pour preuve le nombre important de manifestants dans la rue ce jour-là. Premièrement, il faut espérer qu’un jour, dans ce pays, la population et la classe politique donnent un peu de respect et de considération aux forces de l’ordre, au regard de tout ce qui leur est demandé. On ne demande pas de l’amour, mais du respect et de la considération pour une force régalienne au service de tous.

Deuxièmement, il faut donner aux policiers les moyens de se rapprocher de la population. La police est exsangue, sans moyen. La sécurité publique, la police généraliste, a été trop longtemps laissée de côté alors qu’elle est censée répondre à de nombreuses problématiques. Il faut nous permettre de redorer notre blason, de montrer qu’on est utile en termes de prévention, de protection, mais aussi pour faire cesser les nuisances dont les gens sont victimes. On attend donc beaucoup du fameux Livre blanc de la sécurité intérieure qui est en cours d’écriture. Il faut concevoir une police plus moderne, ne pas rester sur les schémas qui datent d’il y a plus de 40 ans.

*« La haine dans les yeux », de David Le Bars (avec Frédéric Ploquin), paru le 13 novembre 2019 aux éditions Albin Michel. 220 pages, 18 euros.