Sans y faire attention nos écrans ont mangé l'attention de nos enfants

VIS!ONS Pour le neuroscientifique Michel Desmurget, auteur de « La Fabrique du crétin digital », les enfants du XXIe siècle n’arrivent plus à se concentrer à cause de la surexposition aux écrans

Antoine Magallon

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Tous les écrans depuis la télé, aux ordinateurs en passant par les smartphones sont concernés.
Tous les écrans depuis la télé, aux ordinateurs en passant par les smartphones sont concernés. — Ridofranz
  • Selon le neuroscientifique Michel Desmurget, notre cerveau ne s'est pas adapté à son environnement numérique et peine à se concentrer
  • Pour se développer, il lui faut une tranquillité que les notifications, les tweets, les mails et les stories ne lui offrent plus.
  • L'expert expert recommande donc de ne jamais exposer un enfant de moins de 6 ans aux écrans. 

Dans les transports, au bureau, en vacances, à la plage, à la salle de sport, à table, dans la chambre, au réveil, avant de se coucher, du lundi au dimanche, de 1 à 122 ans. Aujourd’hui les écrans sont partout. Il suffit de regarder autour de vous. Moi par exemple, au moment où je vous écris, j’en distingue sept.

Pendant longtemps personne ne s’est vraiment posé la question de savoir si la multiplication de ces surfaces lumineuses pouvait avoir une conséquence sur notre santé. Sauf qu’aujourd’hui des chercheurs sifflent la fin de la récréation. Oui, à cause de la surexposition aux écrans (car c’est au final bien de ça dont il s’agit) les enfants et les adolescents du XXIe siècle n’arriveraient plus à se concentrer. Pire, selon certaines études leur cas serait plus désespéré que celui des poissons rouges.


Contacté par nos soins, le neuroscientifique Michel Desmurget, n’y va pas par quatre chemins au moment de répondre : « Alors si vous voulez me faire plaisir vous pouvez enlever le conditionnel de vos phrases. Vous pouvez même les conjuguer au passé. Si nous définissons le mot "attention" par la capacité à se focaliser et à se rendre imperméable à tous les environnements, à toutes les stimulations extérieures et à notre propre flux de pensées pour se concentrer sur une tâche précise, cela fait longtemps que nous savons que clairement et irréversiblement, irrévocablement et sans le moindre doute, ces outils sont négatifs et ont des effets délétères. »

Pour l’auteur du livre La Fabrique du crétin digital, trois facteurs contribuent à l’évaporation de l’attention. D'une part les écrans remplacent des activités qui « structurent l’attention ». D'autre part, ils s’attaquent à un bien précieux : le sommeil. Enfin et surtout, notre cerveau est trop vieux pour ce monde.

Un cerveau du passé largement dépassé

Car si la planète a changé avec l’avènement du numérique notre cerveau, lui, n’a pas fait sa mise à jour. « Il est resté le même que dans les temps anciens. Il n’a donc pas été fabriqué pour traiter et vivre à l’ère numérique. Il a besoin d’humain. Pour se développer, il lui faut une tranquillité, une tempérance sensorielle » que les notifications, les tweets, les mails et les stories ne lui offrent plus.

Gourmands, les écrans mangent un temps auparavant consacré aux activités qui structurent réellement la concentration comme la lecture ou le dessin. « Dès 2 ans les enfants des pays occidentaux cumulent chaque jour 3 heures d’écran. Entre 8 et 12 ans c’est près de 4h45. Entre 13 et 18 ans ils effleurent les 6 h 45 », écrit Michel Desmurget. Surtout le multi tasking ou l’art de répondre à un SMS en jouant à la console « déstructure l’attention, ajoute notre neuroscientifique. Des études tendent à montrer que plus les enfants ont pris l’habitude de réaliser plusieurs tâches en même temps, plus ils deviennent distractibles par la suite ». Cercle vicieux.

Quand les écrans s’attaquent au sommeil

Enfin, et ce n’est vraiment pas un scoop, notre cerveau tourne grâce à un carburant bien précis : le sommeil. Sauf que selon une étude publiée en mars dernier et menée par l’Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV), les 15-24 ans souffrent d’un déficit de sommeil : ils dorment souvent moins de sept heures par nuit au lieu des huit recommandées. Et l’exposition tardive aux écrans d’ordinateurs ou de smartphones, qui concerne 4 jeunes sur 5 toujours selon cette enquête, ne serait pas étrangère au phénomène. « Quand on connaît l’importance fondamentale du sommeil, s’en passer c’est s’attaquer à tout ce qui permet de façonner notre cerveau », ajoute Michel Desmurget.

Notre expert recommande donc de ne jamais exposer un enfant de moins de 6 ans aux écrans. « Dès 10 à 15 minutes par jour nous constatons des effets négatifs sur le développement ». Pour les enfants un peu plus âgés ce sera une demi-heure maximum. « Une heure si nous avons une lecture optimiste de la littérature scientifique ». Et comme les enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain certains pays prennent cette littérature au sérieux. A Taïwan et depuis 2015, des amendes de 50.000 nouveaux dollars taïwanais, soit 1.400 euros, peuvent être imposées à un parent qui laisse un enfant de moins de 2 ans devant les écrans au-delà d’une durée jugée “raisonnable”. Une mesure difficilement applicable, mais qui débarquera peut-être un jour ou l’autre chez nous.