Pourquoi les Français sont-ils accros à leur portable au point de l’utiliser aux toilettes ?

HYPERCONNEXION Une étude d’Axa Prévention rendue publique ce lundi montre que 46 % des Français vont sur le trône avec leur smartphone. Et 60 % des ados le font

Delphine Bancaud

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Un homme aux toilettes avec son portable.
Un homme aux toilettes avec son portable. — Pixabay
  • Selon une étude d’Axa Prévention dévoilée ce lundi, près d’un Français sur deux utilise son smartphone au petit coin. C’est encore plus vrai pour les adolescents, qui sont 60 % à le faire.
  • Selon le psychiatre addictologue Laurent Karila, le portable est devenu « une sorte de matrice externe, un deuxième moi, ce qui explique qu’il n’existe plus de distinction de lieu ou de temps pour l’utiliser ».
  • Une tendance à la surconnexion sur le trône comme ailleurs contre laquelle chacun de nous peut lutter, en suivant quelques conseils simples.

Il n’y a plus de zone protégée des écrans. Même pas les toilettes. Selon une étude d’Axa Prévention rendue publique ce lundi, près d’un Français sur deux utilise son smartphone au petit coin. C’est encore plus vrai pour les adolescents, qui sont 60 % à le faire.

Si les toilettes ont toujours été un lieu de lecture, « le portable a remplacé la BD ou le journal », constate Dr Laurent Karila, psychiatre, addictologue à l’hôpital Paul Brousse (Villejuif) et porte-parole de l’association SOS Addictions. Ce dont témoigne Michel, qui a répondu à notre appel à témoins : « Je le prends chaque fois que je vais sur le trône comme je prenais, autrefois, un magazine, un journal ou une BD. La plupart du temps, pour lire les news (20 Minutes, Huffington, Euronews…) ou pour terminer un petit casual game… ».

« Si je ne l’ai pas à mes côtés, je me sens perdue »

Un signe de l’hyperconnexion des Français, car près de la moitié de nos contemporains explique se connecter toutes les 10 minutes à leur téléphone, dévoile aussi l’étude. « Le smartphone est devenu comme un doudou pour beaucoup d’entre nous. C’est une sorte de matrice externe, un deuxième moi, ce qui explique qu’il n’existe plus de distinction de lieu ou de temps pour l’utiliser », explique Laurent Karila. C’est le cas pour Agathe : « J’utilise mon téléphone aux WC, car malheureusement, si je ne l’ai pas à mes côtés, je me sens perdue. C’est triste mais réel… J’ai besoin de savoir que j’ai mon téléphone près de moi, ça me rassure. C’est ma troisième main, mon deuxième cœur », insiste-t-elle. Ce sentiment de dépendance au petit coin, Virginie l’éprouve aussi : « C’est une addiction, ce besoin de voir ce qui se passe sur les réseaux sociaux ». Et certains semblent y passer beaucoup de temps, à l’instar de Yamin, « pour suivre l’actualité dans le monde, celle du foot, ce qui se passe sur les réseaux sociaux, prendre des photos, écouter de la musique… », reconnaît-il.

Et si certains ne parviennent pas à déconnecter même là où le roi va seul, « c’est parce qu’ils ont l’impression de combler un vide avec leur portable et de gagner du temps en l’utilisant », insiste Laurent Karila. C’est le cas de Léon : « Chaque fois que je m’assieds sur le trône, je ne peux m’empêcher de m’occuper l’esprit pour ne pas faire face à la vacuité de l’existence. Je consulte alors l’un des objets à l’utilité la plus futile de mon existence : mon portable », confie-t-il. « Ça permet d’optimiser mon temps. De faire un tour sur les réseaux sociaux, consulter mes mails et autres notifications, de lire un article, de regarder une vidéo », raconte aussi Nathan.

« Se servir de son smartphone au petit coin devient un acte de revendication libertaire »

Mais si les Français se connectent aux toilettes, c’est aussi par ce que c’est un lieu où ils sont sûrs de ne pas être dérangés, comme le confie Eise : « C’est le meilleur endroit pour avoir le temps de regarder tranquillement mes mails, Snapchat, Insta… Sans être interrompue par ma fille, mon homme ou les tâches à faire à côté ». Idem pour Bruno : « C’est le seul endroit où j’ai le temps de jouer à Candy crush sans être importuné ! ». Fabrice va encore plus loin : « Se servir de son smartphone au petit coin devient un acte de revendication libertaire ! Une parenthèse de lecture, équivalente à la pause clope pour d’autres. C’est un moment de petit plaisir épicurien qui permet aussi bien de surfer sur les actualités, lire la météo ou faire une recherche " à la con " qui vous passe par la tête. C’est aussi un sanctuaire de père de famille qui pratique une activité à l’abri du regard de son enfant ».

Ce lieu clos est donc choisi pour le calme, mais aussi la discrétion qu’il offre. « S’enfermer aux toilettes peut aussi être le moyen de communiquer avec des gens sans être vu, voir de regarder du porno », observe Laurent Karila. Ce que reconnaît Pierre : « A un moment donné de ma vie, j’allais aux toilettes pour discuter par SnapChat avec d’autres filles… Alors que j’étais en couple », confie-t-il.

« Il est difficile de s’interdire de prendre son portable aux toilettes du jour au lendemain »

Reste que certains fixent des limites dans la consultation de leur smartphone aux toilettes. Comme Léo, qui garde cette habitude, dans le cadre privé seulement : « Si je suis ailleurs que chez moi, je n’utilise pas mon téléphone. Chez moi, j’ai besoin d’un certain confort, j’ai le temps, alors qu’ailleurs, je vais aux toilettes et j’y reste le moins de temps possible ». « Je fais ça uniquement chez moi ou chez des amis proches. Mais jamais au travail. Car je n’ai pas envie que mes collègues croient que je vais faire la grosse commission », ironise aussi Sofya. Et pour Gérard, pas question de surfer sur le trône en vacances : « Jamais à l’hôtel où en location », affirme-t-il. Jérémy, lui, s’interdit certains usages : « J’avoue avoir déjà pris un appel aux toilettes. Mais désormais, je me l’interdis ».

Une tendance à la surconnexion contre laquelle chacun de nous peut lutter, explique Laurent Karila : « Il est difficile de s’interdire de prendre son portable aux toilettes du jour au lendemain si on l’a toujours fait. Mais il est possible de se dire qu’on ne le prend qu’une fois sur trois au début. Il faut aussi intégrer l’idée qu’il n’est pas nécessaire de répondre immédiatement à toutes les sollicitations virtuelles et supprimer les notifications qui stimulent la navigation sur Internet », indique-t-il. Et pour bien prendre conscience de sa consommation, le psychiatre recommande d’enregistrer son temps de connexion. Car si les Français déclarent dans l’étude d’Axa Prévention passer en moyenne 4 heures et 6 minutes par jour sur leurs écrans, sans distinction entre cadre professionnel et privé, « ils ont clairement tendance à minimiser ce temps », insiste Laurent Karila.

* Etude Axa Prévention réalisée par le cabinet Elabe auprès de 1.204 personnes répresentatives de la population française.