La détection de signaux faibles, un exercice intellectuel qui peut rapporter gros

VIS!ONS Mis sur le devant de la scène Christophe Castaner dans le cadre de la détection des terroristes, les signaux faibles sont un concept utilisé depuis 40 ans dans le monde de l'entreprise 

Antoine Magallon

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La détection de signaux faible, une nouveauté depuis 1975.
La détection de signaux faible, une nouveauté depuis 1975. — Avalon_Studio

Une légère fissure, au premier regard invisible, mais vouée à s’étendre encore et encore jusqu’à mettre, un jour ou un autre, l’ensemble de l’édifice en danger. Voilà comment nous pourrions définir ce que les experts de l’intelligence économique nomment « signaux faibles ».

Peu connu, ce concept a pourtant été défini en 1975 par l’universitaire russo-américain Igor Ansoff comme une information d’alerte précoce, de faible intensité, pouvant être annonciatrice d’une tendance ou de bouleversements majeurs. « Un événement, un article, une prise de parole, un clash… Bref tout ce qui peut sembler anecdotique pour la majorité des gens mais qui, pour un observateur averti, préfigure d’un grand changement », ajoute Ganaël Bascoul*, le fondateur de SoonSoonSoon un site spécialisé dans la détection de signaux faibles.

Chercher la faille dans la structure et en imaginer les conséquences, un petit jeu auquel chacun peut jouer à condition de « rester alerte » et de « faire attention aux inconforts ». Autrement dit, d’être capable de considérer qu’un fait inhabituel n’est pas, comme le dit le dicton populaire, l’exception qui confirme la règle mais « la preuve que la règle elle-même est en train de changer ». C’est un peu abstrait ? Compliqué ? Alors, donnons un exemple.

La fin de l’Euro ?

Ganaël Bascoul est, selon ses propres dires : « un expert dans tout ce qui touche au digital ». Quelques jours avant de participer à ce papier il avait repéré une information qui n’a pas fait la Une du 20 Heures de TF1 mais lui a semblé « bizarre ». Les entreprises Visa et Mastercard, deux géants du paiement par carte bleue, se sont retirés de Libra, le projet de cryptomonnaie lancé par Facebook.

« Ceux qui ont fait ce choix appartiennent à ce nous pourrions qualifier d’ancien monde économique, alors que les nouveaux acteurs les Uber, les Spotify ont eux, revalidé leurs accords. Et c’est là que nous rentrons dans la prospective. Le fait que ces acteurs historiques se soient désolidarisés c’est pour moi le signal qu’il va y avoir un schisme et que potentiellement ces monnaies virtuelles ne vont pas, comme nous avons longtemps pensé, se combiner avec celles que nous les connaissons aujourd’hui. Nous pouvons imaginer que les devises type Libra seront en concurrence ou remplaceront les euros, les dollars et que nos salaires seront versés directement dans les devises fondées par Facebook, Amazon ou Google ». Voilà pour l’exemple.

« Les bonnes prévisions nous dépassent »

Mais comment ne pas tomber dans le complot et la paranoïa ? Comment faire la différence entre un signal faible annonciateur d’immenses changements et une anecdote, un micro-événement, que 99 % de l’humanité aura oublié dans un mois ? « C’est très compliqué de faire le tri et les trois quarts du temps on se trompe, reconnaît bien volontiers Ganaël Bascoul avant de nuancer sa réponse. Plus une personne est rodée sur un secteur ou un champ d’activité, meilleures seront ses chances d’avoir raison ».

Autre point important : Igor Ansoff voyait dans l’interprétation des signaux faibles un moyen de parer à toute « surprise stratégique ». Une clé permettant aux chefs d’entreprise clairvoyants d’anticiper toutes les tendances économiques. Une théorie contrariée par le statisticien Nassim Nicholas Taleb. Dans son livre intitulé Cygne noir (2007), il explique que l’histoire n’est pas définie par une continuité d’événements devinables à l’avance mais par des chocs abrupts, inattendus, et dont les conséquences seront importantes pour de nombreux individus. A cet égard la tragédie de Tchernobyl peut être considérée comme un cygne noir.

Pour Ganaël Bascoul, la détection de signaux faibles reste avant tout un exercice intellectuel. « Un bon prévisionniste ne voit pas l’avenir. Il va amener les décideurs – ou les citoyens s’il est orienté grand public – à se poser des questions, dont certaines seront utiles. A en finir avec les clichés du genre « tout va toujours plus vite, tout est toujours plus grand, que rien ne change…. »

A introduire dans les têtes l’idée d’accident sachant qu’en général, toutes les bonnes prévisions nous dépassent totalement ». Et c’est vrai que si l’on reprend notre exemple de tout à l’heure, à savoir la fin de la souveraineté monétaire des Etats au profit des géants du web, bien malin qui pourra prédire avec exactitude les conséquences économiques d’un tel changement. Pour autant, rien n’empêche d’y réfléchir.*Ganaël Bascoul participe le 4 décembre à Paris à VIS ! ONS la conférence de 20 Minutes qui explore les Nouveaux liens.