Tous lanceurs d’alerte à l’heure des réseaux sociaux ?

EXPOSE(S) 2/5 « 20 Minutes » consacre cette semaine une série d’articles aux lanceurs d’alerte. Ce deuxième épisode se penche sur la multiplication du nombre de lanceurs d’alerte, grâce à l’émergence des réseaux sociaux

Hakima Bounemoura

— 

Photo d'illustration sur les lanceurs d'alerte.
Photo d'illustration sur les lanceurs d'alerte. — John Schnobrich/Unsplash
  • Héros pour certains, traîtres pour d’autres, les lanceurs d’alerte mettent au jour des dysfonctionnements ou des actes répréhensibles et en payent souvent le prix fort.
  • A l’occasion du salon « Des Livres et l’Alerte », qui se tient du 22 au 24 novembre à Montreuil, « 20 Minutes » consacre une série d’articles aux lanceurs d’alerte.
  • Ce deuxième épisode s'intéresse à la multiplication du nombre de lanceurs d’alerte, grâce à l’émergence des réseaux sociaux.

C’est un terme très en vogue dans les médias et sur les réseaux sociaux. La notion de « lanceur d’alerte », à l’honneur cette semaine au salon « Des Livres et l’Alerte* », a fleuri un peu partout ces dernières années, dans des domaines très différents. «  Le lanceur d’alerte est un concept qui a servi à plein de gens à trouver un espace de parole pour exprimer leur expérience sur des conflits au travail, dans les institutions ou les organisations, sur des causes qui leur semblent fondamentales », explique le sociologue Francis Chateauraynaud, créateur du concept de « lanceur d’alerte » en France.

Depuis une dizaine d’années, leur nombre a augmenté de manière significative. « Cette expression s’est aujourd’hui généralisée, c’est un peu devenu un fourre-tout », précise le chercheur. Et les réseaux sociaux n’y sont pas étrangers… Le développement des technologies a en effet facilité de façon considérable la divulgation de certaines informations et la diffusion de documents. Le profil des lanceurs d’alerte a-t-il évolué ? Par quels biais s’expriment-ils aujourd’hui ? Révéler une information ou alerter d’une situation sur les réseaux sociaux, est-ce suffisant pour devenir lanceur d’alerte ?

« Un climat de défiance » à l’égard des institutions et des corps intermédiaires

Au départ, le rôle d’alerte du grand public était plutôt le fait d’associations de défense des consommateurs ou de l’environnement, ainsi que des syndicats et journalistes. « Mais le climat de défiance actuel à l’égard des institutions n’a pas épargné ces corps intermédiaires, pourtant porteurs des voix de la société. Ce phénomène, associé au développement des réseaux sociaux qui permet à tous les citoyens de prendre la parole sans intermédiaire, explique en partie la multiplication des lanceurs d’alerte, simples citoyens engagés, désireux de s’engager et reprendre confiance dans leur capacité à alimenter les débats », ajoute Francis Chateauraynaud.

L’apparition des réseaux sociaux a donc changé la donne, en permettant de transmettre des informations en temps réel. « Les réseaux ont pris beaucoup de place aujourd’hui. C’est un relais important pour qu’un signal, une alerte reçoive une bonne audience », confirme Daniel Ibanez, économiste spécialisé dans les procédures collectives, co-fondateur du Salon « Des Livres et l’Alerte ». « Lorsque Karim Ben Ali publie une vidéo sur YouTube montrant un déversement d’acide dans un crassier près de Florange par ArcelorMittal, il ne se doutait pas un seul instant que les images allaient devenir virales, être vues par des millions de personnes, et déclencher ainsi un scandale environnemental », ajoute Daniel Ibanez, qui lui-même se bat depuis plusieurs années contre le projet Lyon-Turin.

« Etre lanceur d’alerte est une sorte de label d’authenticité pour toutes sortes de causes »

Facebook, YouTube ou encore Twitter permettent donc aujourd’hui de diffuser des informations en temps réel, à grande échelle, apportant ainsi une audience à de nombreux citoyens qui s’auto-proclament lanceurs d’alerte. « Enormément d’acteurs revendiquent aujourd’hui ce label. Il a colonisé l’espace public parce qu’il permet de se présenter positivement. Il est bien reçu par la plupart des gens, car il suggère que l’on défend l’intérêt général. Parce que l’expression est vertueuse, très positive, le « lanceur d’alerte » s’apparente dorénavant à une sorte de label d’authenticité pour toutes sortes de causes », ajoute Francis Chateauraynaud.

L’exemple le plus récent, et certainement le plus médiatisé, est celui de David Dufresne, que certains ont surnommé « le lanceur d’alerte antiviolences policières ». Le 4 décembre 2018, l’écrivain et documentariste a commencé à recenser et compiler sur Twitter, via son compte  @davduf, les bavures policières observées lors des manifestations des « gilets jaunes ». Il a ainsi signalé 860 cas de brutalités et manquements à la déontologie policière en interpellant le ministère de l’Intérieur via son célèbre et provocateur « Allô,@place_beauvau, c’est pour un signalement ». Pour beaucoup, son travail indépendant de vérification pour chaque signalement, à la fois méticuleux et documenté, a été considéré comme « un véritable travail de lanceur d’alerte ».

« Les réseaux sociaux ont amené beaucoup de confusion »

D’autres militants, qui œuvrent sur les réseaux sociaux, revendiquent également cette appellation. Steven Moore, fondateur de la Team Moore, un collectif de citoyens qui lutte contre la cyber-pédocriminalité, en fait partie. « Nous sommes, par définition, des lanceurs d’alerte. Par nos actions, nous montrons l’ampleur du phénomène de la pédocriminalité sur le Web, nous dévoilons au grand public ce à quoi nos enfants sont quotidiennement exposés, et nous interpellons quotidiennement les autorités, qui malheureusement ne font pas grand-chose », explique ce père de famille, qui a décidé de partir en guerre « contre les pervers sexuels qui œuvrent impunément sur Internet ». Comme lui, de nombreux militants et activistes s’auto-proclament aujourd’hui « lanceurs d’alerte » sur les réseaux sociaux.

« Le fait de dénoncer une infraction, un abus ou un danger sur le Web ne suffit pas à faire de vous un lanceur d’alerte », explique Daniel Ibanez. « Les réseaux sociaux ont amené beaucoup de confusion autour de ce terme. Il ne suffit pas de s’auto-désigner lanceur d’alerte pour l’être, il y a tout un processus à respecter, et surtout, la cause que l’on défend doit servir l’intérêt général. Celui qui lance une alerte ne doit pas être à la recherche de notoriété », ajoute l’économiste, qui concède que la frontière entre « dénonciation » et « alerte » peut parfois être assez floue.

Lanceur d’alerte ou pas, ceux qui souhaitent aujourd’hui tirer la sonnette d’alarme ou dénoncer des agissements disposent de moyens de diffusion « spécialisés ». De nombreuses initiatives ont vu le jour ces dernières années afin de trouver des solutions pour facilier la mise en relation entre les sources et les journalistes, ou toute personne intéressée pour lire et diffuser des informations. La société Eweware a ainsi lancé en 2014 Heard, une application pour iOS et Android qui propose aux potentiels lanceurs d’alerte de se faire connaître, et de communiquer anonymement auprès des personnes intéressées par des informations dans leur secteur. La plateforme  Lanceuralerte.org, créée par le lanceur d'alerte Maxime Renahy, propose également de « donner la plus large audience possible aux lanceurs d’alerte, tout en préservant leurs sources et, s’ils le souhaitent, leur anonymat ».

*5e salon « Des Livres et l’Alerte », du 22 au 24 novembre, à la « Parole Errante » à Montreuil.