Non, un site sur les «gilets jaunes» n’a pas été créé juste après l’élection de Macron

FAKE OFF Des soutiens d'Emmanuel Macron se sont alarmés de la création du site «giletsjaunes.com» juste après l'élection du président de la République, alors qu'il existait dès 2015... 

Alexis Orsini

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Le président Emmanuel Macron lors du G20, à Buenos Aires, en Argentine
Le président Emmanuel Macron lors du G20, à Buenos Aires, en Argentine — LUDOVIC MARIN / AFP
  • Les informations liées au nom de domaine «giletsjaunes.com» mentionnent un « enregistrement » en mai 2017, juste après l'élection d'Emmanuel Macron.
  • Il n'en fallait pas plus à un compte Twitter pro-Macron pour relayer une théorie complotiste, avant de la supprimer.
  • Le site en question existait dès 2015 pour des « gilets jaunes » sans lien avec le mouvement actuel, et ses informations techniques ont été mal interprétées.

Edit du 7 décembre 2018 : ajout de précisions apportées après parution de l'article par Céline Fabre sur la création du nom de domaine « giletsjaunes.com ».

Qui a créé le nom de domaine « giletsjaunes.com » ? A défaut de pouvoir identifier clairement son créateur ou sa créatrice, le compte Twitter TeamMacronPR,  connu pour son soutien inconditionnel à la politique d’Emmanuel Macron, y voit l’ombre de Steve Bannon, l’ex-conseiller de Donald Trump et figure de l’extrême droite américaine

Mercredi 6 décembre, le compte a en effet tweeté une capture d’écran d’informations liées à ce site actuellement dépourvu de contenu pour illustrer une prétendue « découverte » : « Enorme ! Le nom de domaine du site giletsjaunes.com a été acheté en mai 2017 (!!!), une semaine après l'élection d'Emmanuel Macron et enregistré à Denver aux Etats-Unis. Ce serait bien que les gens commencent à s'intéresser à ce que fait Steve Bannon en Europe... »

Une affirmation relayée dans la foulée par différents députés La République en marche (LREM) qui ont, comme TeamMacronPR, supprimé leur tweet ou retweet depuis. 

Le nom de domaine « giletsjaunes.com » alimente aussi les fantasmes sur Facebook, sous la forme d’un post qui y voit la concrétisation d’une « prédiction »: « Le nom de domaine : giletsjaunes.com fut créé le lendemain de l'élection de Macron à la présidentielle. Quand vous allez sur le site, c'est une page blanche, il n'y a rien d'autre. Très bizarre. Ça rappelle les paroles de Jacques Attali, ce "Nostradamus" de la politique ou du moins, qui sait beaucoup de choses... »

Cet emballement aux accents complotistes repose pourtant sur une méconnaissance technique des informations liées à ce nom de domaine, qui existait dès 2015, lorsque « giletsjaunes.com » défendait une cause sans aucun lien avec le mouvement actuel ou avec Emmanuel Macron.

FAKE OFF

Un simple tour sur la version archivée du site « giletsjaunes.com » permet en effet d’accéder au contenu mis en ligne à l’époque. Dès le 7 juin 2015, on y trouve ainsi un appel à une « occupation pacifique des rectorats », lancé par le collectif en charge du site : « Gilets Jaunes - Contre la Réforme des Rythmes Scolaires ».

Ces premiers « gilets jaunes », qui arboraient pour logo le même symbole que les manifestants d’aujourd’hui (mais assorti de l’illustration d'un réveil), militaient en effet – dès 2013 – contre la réforme de l’Education nationale qui prévoyait le retour de la semaine scolaire des élèves de primaire à 4,5 jours au lieu de 4.  

Contactée par 20 Minutes, leur porte-parole, l’institutrice Céline Fabre, explique : « Nos gilets jaunes n’avaient rien à voir avec le mouvement actuel, même si je soutiens certaines de leurs idées. Nous, on avait créé le site giletsjaunes.org et giletsjaunes.fr mais pas giletsjaunes.com. Ce site a été créé par deux correspondantes [du collectif] dans l'Ain qui avaient acheté ce nom de domaine, et je l'ai alimenté, mais en 2015 il a été piraté et on n'y a plus eu accès du jour au lendemain ».

Pour éviter tout quiproquo, Céline Fabre a également publié un post Facebook le 25 novembre afin d'appeler à ne pas confondre les deux mouvements – le sien ayant été couvert par plusieurs médias, dont 20 Minutes, à l'époque. 

« La nationalité du bureau d’enregistrement n’a aucun lien avec celle du titulaire »

Comment expliquer que les informations liées au nom de domaine « giletsjaunes.com » indiquent bien une date d’enregistrement le «  15 mai 2017 », juste après l’élection d’Emmanuel Macron en tant que président de la République, le 7 mai ?

« Le WHOIS, en tant qu’annuaire des titulaires de noms de domaine, indique la dernière date de création d’un nom de domaine. Mais il ne donne pas sa date de création originale : si un nom de domaine est effectif entre 2010 et 2017 mais pas renouvelé à son expiration, et qu’il est recréé en 2018, c’est cette dernière date qui apparaîtra [sur le WHOIS] indique à 20 Minutes l’Afnic, le registre Internet des noms de domaine en .fr.

Quant à l’adresse postale située au Colorado qui inquiétait TeamMacronPR, elle n’est en rien indicative d’une « création » américaine : « La nationalité du bureau d’enregistrement n’a aucun rapport avec la nationalité du titulaire : en France, on a plutôt tendance à choisir des bureaux d’enregistrement français, mais ce n’est absolument pas automatique. »

Et l’Afnic de préciser : « Sur les adresses en .com, jusqu’à la mise en œuvre du Règlement général sur la protection des données (RGPD), le WHOIS indiquait systématiquement les informations du titulaire, donc il était courant pour ce dernier de s’enregistrer via un bureau d'enregistrement, pour éviter que ses informations de contact n’apparaissent et donc d’être spammé. »

En l’occurrence, d’après le WHOIS, « giletsjaunes.com » a été enregistré par DropCatch LLC, une société spécialisée, comme son nom l’indique, dans le drop catching. « Cette pratique consiste à réenregistrer à la volée un nom de domaine à la seconde où il est libéré, ce qui se fait généralement sur des noms de domaine auxquels on prête une valeur particulière » précise l’Afnic. Sans qu’on puisse y voir pour autant un quelconque lien avec Steve Bannon ou avec le mouvement actuel des « gilets jaunes ».

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