Facebook à l’assaut des sites de rencontre: «Pour survivre, les concurrents devront miser sur l’anonymat»

INTERVIEW Pour François Kraus, responsable de l’expertise « Genre, sexualités et santé sexuelle » à l’Ifop et directeur des études politiques, l’arrivée de Facebook dans le secteur de la rencontre en ligne est à relativiser…

Propos recueillis par Hélène Sergent

— 

Deux cents millions d'utilisateurs de Facebook seraient célibataires.
Deux cents millions d'utilisateurs de Facebook seraient célibataires. — JOSH EDELSON / AFP
  • Mardi 1er mai, le PDG de Facebook Mark Zuckerberg a annoncé la création d’une nouvelle fonctionnalité sur l’application, entièrement consacrée aux rencontres en ligne.
  • Entièrement gratuit, ce nouvel outil Facebook serait en cours de développement.
  • Selon Zuckerberg, environ 200 millions d’utilisateurs se présentaient comme célibataires.
  • Après cette annonce, l’action du principal groupe de rencontres en ligne aux Etats-Unis, Match, s’est effondrée à Wall Street de plus de 22 %.

La chute a été vertigineuse. En quelques heures, l'action de Match Group a perdu 22 % de sa valeur à la Bourse de New York. La raison de ce dévissage : l’annonce faite quelques heures plus tôt par le PDG de Facebook du lancement d'une nouvelle fonctionnalité de rencontres en ligne. Pour le groupe propriétaire de l’application Tinder ou du site OkCupid aux Etats-Unis, et pour tous ses concurrents, l’arrivée du réseau social de Mark Zuckerberg dans le secteur sonne-t-elle la fin de la récréation ? Pas tout à fait, à en croire la patronne de Match, Mandy Ginsberg.

Dans un communiqué diffusé dès mardi soir, la cheffe d’entreprise s’est voulue rassurante : « Nous sommes flattés d’accueillir Facebook sur notre marché et de voir que nous partageons une vision commune des opportunités de notre secteur, alors même que  Tinder continue de grimper en fèche (…). Nous comprenons cette catégorie mieux que n’importe quel autre acteur et voyons l’arrivée de Facebook comme un challenge stimulant. » Une posture nécessaire face au mastodonte des réseaux sociaux, analyse François Kraus, responsable de l’expertise « Genre, sexualités et santé sexuelle » à l’Ifop et directeur des études politiques.

Quels sont les atouts de Facebook pour s’implanter sur ce marché ?

Evidemment, il y a le nombre de membres inscrits qui est bien plus important que sur n’importe quelle autre plateforme. Mais aussi la pertinence des informations détenues par Facebook comme le statut marital, les préférences culturelles, politiques ou sportives renseignées par les utilisateurs. Bref, tout un tas de données que ne possèdent pas les applications du secteur et qui vont permettre à Facebook un ciblage des partenaires éventuels très calibré. En réalité, en investissant ce marché, c’est un retour aux sources. A l’origine, la force de Facebook c’était de connaître le statut marital de ses contacts, des fiançailles au fameux statut « c’est compliqué ».

Comme le principe de rencontre repose sur l’endogamie, c’est-à-dire la volonté des individus de vivre aux côtés d’une personne évoluant dans la même zone géographique, avec le même profil socioculturel et professionnel, ce tri très affiné de Facebook est précieux. Enfin, au-delà du nombre et de la qualité du filtre, la culture de la sociabilité développée depuis des années par le site est un atout non négligeable.

Comment les entreprises du secteur peuvent-elles faire face ?

En misant sur l’anonymat justement. Les utilisateurs qui sont dans une logique de rencontre « sans lendemain » ou carrément d’adultère ont tout sauf envie de tomber sur des amis d’amis. Les sites spécialisés peuvent aussi tirer leur épingle du jeu, puisque Facebook est dans une logique plus généraliste. Son arrivée sur le marché peut faire du mal à des sites comme Meetic, Happn ou Tinder.

La survie des concurrents sera aussi déterminée par la politique d’usage décidée par Facebook. Beaucoup d’applications comme Tinder reposent sur le compte Facebook de ses utilisateurs. Si le réseau oblige à l’avenir les célibataires à se créer un nouveau profil sur sa plateforme « dating » pour ensuite lancer son application Tinder, ça peut être un frein. Lier le profil Tinder au profil Facebook « classique » contribuait jusqu’ici à la simplicité d’utilisation. Enfin, le réseau social a un déficit d’image auprès des plus jeunes. Ses concurrents peuvent se démarquer en les ciblant plus spécifiquement.

Quels sont les risques éventuels pour Facebook ?

Il y a la gestion des données personnelles. Mais l’usage en la matière par Facebook est déjà accepté par les membres du réseau, donc ce risque reste assez mesuré. En revanche, même si les internautes sont habitués à la gratuité du service, en matière de rencontres en ligne, c’est souvent synonyme d’offre « bas de gamme ». Or Mark Zuckerberg a d’ores et déjà expliqué qu’il souhaitait développer une offre pour construire des « relations sérieuses ». L’enjeu sera donc de responsabiliser les membres pour que la plateforme ne devienne pas uniquement un outil sexuel.