La messagerie Telegram, la voix censurée de la contestation en Iran

COMMUNICATION L’application utilisée chaque mois par 40 millions d’Iraniens est presque indisponible dans le pays depuis dimanche…

Olivier Philippe-Viela

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Un mouvement de protestation à l'intérieur de l'université de Téhéran le 30 décembre 2017.
Un mouvement de protestation à l'intérieur de l'université de Téhéran le 30 décembre 2017. — AP/SIPA
  • Telegram est utilisé par la moitié de la population en Iran.
  • L'Etat a décidé de censurer temporairement la messagerie.
  • Les Iraniens ont des moyens pour contourner cette censure.

Telegram down. Dimanche dernier, à la veille de basculer en 2018, et trois jours après le début des manifestations dans le pays, le gouvernement iranien a décidé de bloquer l’accès à la messagerie cryptée. Le lendemain, le ministre des Télécommunications, Mohammad-Javad Azari Jahromi assurait que cette censure n’avait pas vocation à durer, seulement le temps que se prolongeront les protestations publiques sur le territoire.

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L’accès à l’application, bien que difficile, est en réalité possible en utilisant un VPN, un réseau privé plus sécurisé. Mais cette méthode, en expansion, ne suffit pas encore pour l’ensemble des 40 millions d’utilisateurs mensuels de la messagerie en Iran (sur 45 millions d’internautes parmi les 80 millions de citoyens iraniens).

« Tout est sur Telegram »

Telegram sert aux « petits commerçants qui peuvent y faire de la publicité et vendre leurs produits, au-delà de l’usage politique actuel », selon Reza Moini, en charge de l’Iran et de l’Afghanistan chez Reporters sans frontières. « Faire son shopping, garder le contact avec ses amis, trouver des informations sur le temps qu’il fait, le trafic routier, l’actualité. […] Tout est sur Telegram », décrivait au cours d’une conférence le 27 décembre 2017 la chercheuse irano-canadienne Mahsa Alimardani, de l’Oxford Internet Institute.

Lancée en 2013, la messagerie a vite conquis les Iraniens, qui préféraient un temps Viber. Depuis 2009 et le mouvement vert qui a suivi la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad, « toute la société iranienne est dans une stratégie de contournement des canaux officiels », explique à 20 Minutes la sociologue Amélie Myriam Chelly, membre du CADIS et spécialiste de l’Iran.

Prétexte : interdire la pornographie

Telegram a une place centrale dans l’organisation des manifestations à travers le pays : « Jamais dans l’histoire un mouvement de protestation n’a à ce point dépendu d’une seule plate-forme technologique », écrivait le 1er janvier le site américain Politico.

L'application Telegram sur mobile (illustration).
L'application Telegram sur mobile (illustration). - Wally Santana/AP/SIPA

Le pouvoir iranien a donc décidé de sévir : « Le président Hassan Rohani a été mis sous pression pour bloquer Telegram, détaille Reza Moini. Le prétexte employé est d’interdire la pornographie, mais ce sont les informations qui circulent qui sont visées. D’autant qu’il n’y a pas de définition de la pornographie dans la loi iranienne. Une femme non voilée est donc considérée comme de la pornographie, ce qui laisse un champ large à la censure. »

Telegram se plie à quelques injonctions du gouvernement

Autre raison invoquée, la diffusion d’appels à la violence sur la messagerie. Le ministre Mohammad-Javad Azari Jahromi s’est directement adressé sur Twitter au créateur de Telegram, le russe Pavel Durov, au sujet de la très populaire chaîne Amadnews, accusée d’encourager « les comportements de haine, l’emploi de cocktails Molotov, le soulèvement armé et les troubles sociaux ».

Durov a choisi de jouer le jeu sur ce cas, indiquant dans un tweet que la chaîne avait été « suspendue du fait de notre règle de "non-appel à la violence" ».

Telegram « ne collabore pas pour autant malgré les pressions », assure Reza Moini de Reporters sans frontières. Mais désormais, « on sait que les messages sont lus », complète Amélie M. Chelly. La sociologue a constaté un changement de ton avec ses interlocuteurs en Iran sur Telegram : « Avant on parlait librement, là c’est plus timide, plus en sous-entendus, car il y a un risque de recevoir des messages intimidants. »

Exemple d’avertissement : « En raison de l’observation de votre activité dans le cyberespace, nous vous demandons de mettre un terme à vos activités contre les intérêts nationaux. Veuillez noter que le fait de ne pas prêter attention à cette requête aura des conséquences directes à votre endroit ». Sont avant tout visés ceux qui « fomentent des groupes structurés, pas les critiques isolées », ajoute Amélie Myriam Chelly.

Un « essoufflement très relatif »

Devant les difficultés rencontrées sur Telegram ces derniers jours, beaucoup d’Iraniens favorisent Instagram, également très populaire, et moins censuré pour l’instant, ou l’application d’appels gratuits Imo. Selon Reza Moini, « le problème principal, ce sont les perturbations globales sur Internet, avec de multiples coupures depuis le début des manifestations ».

L’usage de Telegram et la qualité du réseau en Iran reviendront-ils à la normale alors que le chef des Gardiens de la révolution, Mohammad Ali Jaafari, a annoncé mercredi « la fin de la sédition » ? La sociologue spécialiste de l’Iran explique que « cet essoufflement est très relatif, il y a toujours des mouvements sur place, car aucun problème n’a trouvé de solution. Ces protestations couvaient depuis trop longtemps à cause du chômage et de la corruption endémique. La population ne peut plus attendre ».