Applis de rencontre: «Je suis meilleur qu'un algorithme: j'ai le cœur en plus du cerveau»

HIGH-TECH Kevin, 25 ans, est « matchmaker » pour une application de rencontre. Son boulot : former des couples à partir de centaines de profils de célibataires. Mieux que ne le ferait un algorithme ?….

Annabelle Laurent

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It's a match, paraît-il.
It's a match, paraît-il. — Flickr/Project-128

« Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses, attaché au pourpoint avec des aiguillettes… Et un amant aiguilleté sera pour elle un ragoût merveilleux. » Le XVIIe siècle avait ses marieurs et entremetteuses, à l’instar de Frosine dans L’Avare de Molière. Le XVIIIe avait ses agences matrimoniales, les toutes premières. Puis le XXIe siècle inventa… les «  matchmakers ». Des arrangeurs de coups nouvelle génération, payés pour analyser des dizaines de milliers de profils d’un site de rencontre et y créer des « matchs » entre célibataires. Voire des couples, si les planètes s’alignent.

Entremetteur pour 250 à 400 euros par mois

Kevin est l’un d’eux. Kevin n’est pas vraiment Kevin, c’était son « prénom d’emprunt sur les sites de rencontre » quand il était ado. Il préfère l’adopter à nouveau pour séparer ses journées, pendant laquelle il travaille sur sa toute jeune marque de prêt-à-porter masculin, de ses soirées : de retour chez lui, il ouvre la plateforme de l’application de rencontre française Once. Il s’efforce d’y passer une à deux heures par jour, week-end compris, pour récolter de 250 à 400 euros par mois, en complément de revenu.

Kévin. Un café avec connexion Wifi = un bureau.
Kévin. Un café avec connexion Wifi = un bureau. - AL

Once s’est lancée l’an dernier avec la particularité de ne proposer qu’un profil par jour, là où les autres applis comme Tinder et Happn vous proposent une infinité de profils. Aux utilisateurs - qui sont 800 000 en France (pour 18 millions de célibataires) - d’accepter ou non la proposition du jour qui leur est faite… par un matchmaker comme Kevin.

Ils sont comme lui 150 en France, auxquels s’ajoute une centaine d’autres en Angleterre, Allemagne, Autriche, Italie et Belgique. « Entre 30 % à 40 % sont à plein temps, et peuvent se faire un peu plus qu’un smic, entre 1 500 et 2 000 euros par mois », assure Amélie Guerard, 25 ans, qui les forme et les supervise.

« Ils se fichent de ton CV »

« Les profils sont très variés, il y a pas mal d’étudiants qui font ça à mi-temps. On a de tout. Notre plus ancienne et meilleure matchmaker, c’est une dame qui est fermière et habite au fin fond de la campagne. Son taux de réussite est d’au moins 55-60 %. » Comprenez : le taux de réponses positives qu’elle obtient de la part des célibataires auxquels elle propose des profils. « Les femmes représentent environ deux tiers des matchmakers. Elles sont souvent plus observatrices que les hommes, juge Amélie. Elles font plus attention aux détails. »

Kevin obtient lui un taux de 42 % de match, ce qui est aussi considéré comme un bon score… Tout ceci n’est pas très clair ? « C’est un boulot qui intrigue souvent, admet Kevin. Moi-même je ne savais pas trop dans quoi je me lançais. En entretien sur Skype [l’équipe de Once est basée à Londres], j’ai dû dire si j’étais un habitué des applis en règle générale, quelle était ma définition d’une rencontre, d’un match, ce qui fait un beau couple… »

« C’est très informel, ils se fichent de ton CV. C’est ta personnalité. Ils ont apparemment été convaincus par ma sensibilité, par le fait que j’ai toujours aimé provoquer les rencontres, même au collège, quand j’étais un des beaux gosses et du coup, on m’écoutait… »

S’en est suivie « une formation de 2 heures par écran interposé, sur Skype, puis deux jours de probation où j’apprenais à matcher ».

Les photos pour seule matière

Sur la plateforme, Kevin a, sur la droite de l’écran, un profil. Le but du jeu est de l’associer à un autre parmi la vingtaine proposée à la gauche de l’écran. Ceux-là ont été présélectionnés par l’algorithme, à partir des infos renseignées sur les profils : âge, géolocalisation, job, amis en commun… Kevin n’a ni prénom, ni âge, ni ville renseignés sur les profils qu’il voit défiler, pour respecter la « vie privée » des utilisateurs, explique Once. Les photos sont donc son seul indice.

« Quand tu rencontres une personne dans un bar, c’est d’abord physique, il y a quelque chose qui se dégage, c’est un jeu d’énergies. Là, c’est la même chose à travers le filtre d’un écran. Il y a des codes dans les photos, qui petit à petit se décèlent… »

« Au début je me disais : mais comment moi, je peux décider que deux personnes vont se plaire et pouvoir se rencontrer ? En fait, elles disent beaucoup d’elles-mêmes par le choix des photos. Il faut savoir percevoir les affinités et similarités qu’elles pourront avoir. »

Démonstration sur la plateforme. Un profil d’homme apparaît. Un emoji en guise de bio, aucune info. Kevin énumère ce qu’il détecte sur les photos : « Plongée, eau, beau teint, vacances….A droite, tu passes les profils des filles en revue… Tiens, elle… Elle est sur un bateau… Tu vois, pour moi ça, c’est un match ».

Il clique. Demain, l’homme au beau teint sera proposé comme « match du jour » à la fille au bateau, et inversement. S’ils se plaisent, ils pourront commencer à se parler. Et… c’est tout (!). Kevin a pris sa décision en 34 secondes. Et encore, en nous expliquant au passage comment marche la plateforme.

Il précise qu’il ne montre pas la plateforme à ses amis ou son copain. « Ce n’est pas un jeu non plus. C’est quand même l’identité d’autres personnes, leur sort, que j’ai entre les mains. »

Humain contre algorithme

« Je mets à peu près 30 secondes par match, estime-t-il. Au début j’étais plus lent. » Trente secondes, c’est l’usine ! Sans même parler des raccourcis qui entrent en jeu pendant un temps si court. Ou de la limite du fameux « qui se rassemble s’assemble ».

« C’est rapide oui… mais c’est du feeling, rétorque Kevin. Et ça marche : ton taux de réussite te montre que tu ne fais pas ça dans le vent, quand le choix que tu as fait pour eux a été validé. Sans compter les mails de remerciement que Once reçoit, les annonces de mariage et bébés… Donc oui, c’est rapide, mais c’est comme si on avait un algorithme interne… »

Ah, le fameux algorithme. S’il intervient pour la présélection, le choix de recourir ensuite à des humains pour le choix final est à contre-courant d’une quête qui occupe tous les sites de rencontre depuis des années : celle de l’algorithme parfait.

« Aucune preuve évidente ne supporte les affirmations des sites de rencontre selon lesquelles un algorithme mathématique fonctionne », concluaient deux psychologues de l’université de Northwestern en 2012. Mais les sites ne se démontent pas et recrutent les meilleurs scientifiques pour affiner leurs équations, quitte à attribuer une note de « désirabilité » aux utilisateurs, comme le fait Tinder.

« Peut-être qu’un jour la reconnaissance faciale permettra d’associer les profils.. Pour l’instant l’humain reste meilleur que l’algorithme », estime Amélie, la « matchmakeuse » en chef.

« Le ressenti d’un humain est incomparable », commente de son côté Kevin.

« La machine, elle, fait ce qu’on lui dit. Nous on a le cœur, en plus du cerveau… Et c’est très gratifiant de contribuer à la rencontre, et possiblement à l’amour. Avec les matchmakers, on est comme une petite team qui répand l’amour ».

Idéaliste devant l’éternel, le Kevin ? Il acquiesce. Il a pourtant des obligations de résultat : « Je leur demande de ne pas descendre en dessous des 20-25 % de réussite. Sinon, ils repassent en formation et on voit ce qui ne va pas », indique Amélie. L’homme au beau teint n’aimera pas toujours la femme au bateau. C’est qu’ils sont rebelles ces célibataires.

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