Serge Aurier dans la fameuse vidéo Periscope, le 15 février 2016.
Serge Aurier dans la fameuse vidéo Periscope, le 15 février 2016. - LIONEL BONAVENTURE / AFP

Serge Aurier a déconné, ça, c’est une certitude. Mais au-delà du débat sur sa sanction à venir, de l’impact de sa sidérante vidéo sur le PSG, au-delà même du jugement sur sa supposée bêtise, il y a des vraies questions. Julien Goron est bien placé pour y répondre. Cet ethnologue, qui fut en immersion totale au sein de l’Institut National de Football de Clairefontaine de 2003 à 2011, a fait de l’indiscipline des apprentis footballeurs, une des pierres angulaires de sa thèse de doctorat. Eclairage bref.

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Selon vous, peut-on dire du footballeur Serge Aurier qu’il est « bête » ?

Non, je ne me permettrais pas d’affubler ce jeune homme d’un tel jugement. Je ne le connais pas. Il faut plutôt s’en tenir aux faits et comment l’environnement détermine et influence ce genre de conduites déviantes. Pour aller à l’essentiel, il me semble évident qu’il n’a pas fait preuve de la meilleure des malices ! Pourtant, à certains égards, les footballeurs professionnels n’en manquent pas et je pense que sa conduite n’est pas représentative de sa communauté. Dans l’ensemble, on a plutôt affaire à des footballeurs qui sont amenés à gérer leur carrière et leur propre image. Ils en sont souvent très soucieux. Le soin qu’ils portent à leur coupe de cheveux ou à leur façon de s’habiller nous en donne d’ailleurs un bon indice. Toutefois, il est possible d’adopter un style singulier qui, d’un point de vue marketing, leur semblera avantageux, et rester dans la norme. Je veux dire par là qu’insulter son patron et ses coéquipiers, c’est plus que déraper. C’est une faute professionnelle. Il sera sanctionné pour cela. De plusieurs façons je pense. Par le groupe et son employeur. Plutôt que de tirer sur lui au boulet rouge, on pourrait plutôt s’interroger sur les effets de leur prise en charge.

Tu la vois celle-là ? (AFP PHOTO/PHILIPPE DESMAZES)

Selon vous, cette prise en charge est en cause ?

Elle est souvent très complète. Peut-être trop : agent, coach, préparateur physique/mental, conseiller en gestion de patrimoine… Certains prennent désormais des coachs en images qui gèrent leur compte sur les réseaux sociaux comme Twitter. Sans doute ce qui a manqué à Mr Aurier car on apprend que son agent ou son « chaperon » était en vacances… C’est insensé effectivement. Tout cela conduit à infantiliser de jeunes gens qui ne peuvent déjà pas se prévaloir d’évoluer dans un univers stimulant intellectuellement. Il y a beaucoup de progrès à faire dans ce domaine. Ce genre de dérapages ne fait pas qu’alimenter une polémique pour faire du « buzz » comme on dit. Je pense surtout que, d’un point de vue symbolique, toutes ces affaires générées dans le milieu du foot renforcent le sentiment d’inégalité et ça ne contribue pas à un renforcement du lien social. Il faut remettre tout ça en perspective avec la vie de l’ensemble des Français qui doivent, eux aussi, lutter pour garder leur emploi et composer avec tous les défis qu’impose la vie. En effet, on imagine mal un salarié, bon père de famille, insulter son patron via webcam tout en fumant la chicha ! Tout simplement parce que sa socialisation l’a conduit à s’auto-discipliner et qu’il va de soi qu’il tient à garder son job. Si les footballeurs savent bien jouer des coudes dans un contexte de concurrence, je pense qu’ils sont aussi coupés de toutes ces exigences. Par ailleurs, le problème vient aussi du fait que certains footballeurs incriminés ces dernières années dans ce genre d’affaires aiment mettre en scène leur déviance sociale. Il y a comme une volonté de montrer qu’ils ne se disciplinent pas si facilement.

Est-ce qu’il y a une forme de schizophrénie entre ce que le joueur doit être pour son club et ce qu’il doit être pour ses potes ?

Oui. Je l’ai observé très souvent, même chez les très jeunes. Lorsqu’ils arrivent en centre de formation, ils amorcent un processus de disciplinarisation. Lorsqu’ils sont dans un contexte académique, en présence de leur « coach » par exemple, ils adopteront un comportement exemplaire. En revanche, en coulisse, ils peuvent se transformer et devenir des trublions. Si l’institution tient à les mettre au pas pour qu’ils fassent bonne figure en société, eux tiennent à rester conséquents à la sociabilité qu’on a coutume de voir chez les jeunes de banlieue. Dans le scandale qui est fait autour de Serge Aurier, c’est bien la sous-culture de banlieue que l’on retrouve en coulisse qui ressurgit. Cette « schizophrénie » dont vous parlez est aussi pour eux un jeu. Simplement, il y a des joueurs habiles et d’autres qui le sont moins… Pour autant, ça ne fait pas d’eux des mauvais garçons. Ils sont plutôt victimes de leurs âneries. Même s’il n’en est pas à son premier coup d’essai, je pense que la tourmente que traverse en ce moment Serge Aurier lui servira de leçon.

L’entourage a-t-il une influence dans ce genre d’affaires ?

Dans une certaine mesure. Serge Aurier est cependant un grand garçon. Il a quand même 23 ans ! Il doit assumer ce qu’il a dit dans sa vidéo, il en est le seul responsable. Néanmoins, la famille, ceux qui s’improvisent « conseillers », les amis ou les connaissances qui font ce que l’on appelle aujourd’hui l’entourage d’un joueur de foot ne sont pas toujours de bonnes influences. Même s’ils peuvent être sincères, ils ne contribuent pas toujours à l’épanouissement du joueur. Au contraire, ils peuvent même être des boulets sans pour autant que le joueur en question s’en rende compte. C’est d’ailleurs après ce genre d’affaires que les plus lucides s’éloignent de ceux qui leur collent aux basques. Mais rares sont ceux qui ont ce courage et cette motivation. Encore une fois, ils en sont les premières victimes. Je pense pourtant que se socialiser à un milieu professionnel qui à des exigences spécifiques en termes d’image implique parfois de faire le tri dans son entourage. Mes propos peuvent peut-être paraître un peu sévères. Je pense que ceux qui commettent de tels dérapages de conduite devraient prendre conscience de l’ampleur du travail qu’ils ont accompli pour en arriver là. C’est beaucoup de concessions. Les personnes jalouses et intéressées ne sont jamais là pour rendre hommage à ceux qui sont parvenus à se faire une place au soleil. Surtout lorsqu’ils sont issus des milieux populaires.

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