VIDEO. Dix ans de l'iPhone: En coulisses de la keynote, c'était la panique

HIGH-TECH Le 9 janvier 2007, Steve Jobs dévoilait en fanfare l’iPhone, qui était en réalité très loin d'être opérationnel. Au cinquième rang, les ingénieurs, tenus au secret depuis des années, retenaient leur souffle et guettaient le plantage…

Annabelle Laurent

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9 janvier 2007: présentation de l'iPhone bientôt surnommé le Jesus phone

9 janvier 2007: présentation de l'iPhone bientôt surnommé le Jesus phone — PAUL SAKUMA/AP/SIPA

« J'attends ce jour depuis deux ans et demi. 

Il arrive à certains moments donnés de l’histoire qu’un produit révolutionnaire fasse irruption, pour tout changer. Apple a beaucoup de chance. Nous avons pu introduire quelques-uns de ces produits. En 1984, nous avons inventé le Macintosh. Il n’a pas seulement changé Apple, il a changé toute l’industrie informatique. En 2001, nous avons introduit l’iPod… qui n’a pas simplement changé la façon dont nous écoutons de la musique. Il a bouleversé toute l’industrie de la musique. Eh bien, aujourd’hui, nous introduisons trois produits révolutionnaires de cette envergure.»

« Le premier : un iPod à écran large doté d’un contrôle tactile.
Le second : un téléphone portable révolutionnaire.
Le troisième : un mode innovant d’accès à Internet. »

Vous avez deviné. Les trois produits n’en étaient qu’un : l’iPhone. Nous sommes le 9 janvier 2007 et Steve Jobs débute la plus emblématique de ses keynotes, exercice oratoire qu’il a popularisé au début des années 1980 et dans lequel il excelle, pour dévoiler ce produit qui va se vendre à 1 milliard d’exemplaires toutes versions confondues. Et devenir si vital à votre voisin de droite qu’il partirait dans une crise de nerfs monumentale en cas de disparition du sien (causée par vous : faites le test). Le PDG d’Apple arpente donc la scène de long en large, obtient les rires et applaudissements espérés : tout semble se dérouler au mieux.

Le Jesus Phone
Le Jesus Phone - PAUL SAKUMA/AP/SIPA

Le cinquième rang du Moscone Center de San Francisco où se tient le salon Macworld est pourtant beaucoup moins serein. Voire en complète panique. Les ingénieurs qui ont bossé nuit et jour sur le produit depuis plusieurs années guettent le plantage. Car c’est évident, la démo va planter : elle a planté jusqu’à la veille, et l’iPhone que Steve Jobs tient dans les mains est un prototype loin, très loin d’être commercialisable. C’est ce que révélait en 2013 une enquête savoureuse du New York Times. Les coulisses sont racontées par Andy Grignon, un ingénieur d’Apple responsable « de ce qui faisait de l’iPhone un téléphone », soit sa capacité à passer des appels et à se connecter au Bluetooth et au Wifi.

« Si on se plante, ce sera de votre faute »

Steve Jobs insistait pour que les démos soient en live. Le live doit sublimer l’événement. Il s’entraîne donc depuis cinq jours. Seuls quelques cadres du projet triés sur le volet peuvent y assister. Andy Grignon est l’un deux, et s’en serait bien passé. « Il pouvait vous regarder droit dans les yeux et lancer: «Si on se plante, ce sera à cause de vous». » Le dernier jour des répétitions, l’iPhone interrompt encore des appels, perd sa connexion à Internet ou s’éteint brutalement. «Jobs ne présentait pas seulement un nouveau téléphone : il le présentait surtout avec un prototype qui marchait à peine.»

Seule une centaine d’iPhone avait été produite, à des degrés divers d’avancement. Aucune chaîne de production n’était en place. Surtout, le logiciel était un nid à bugs. L’iPhone pouvait jouer le début d’une chanson ou d’une vidéo mais pas le clip entier sans crasher. Vous pouviez envoyer un mail et surfer sur le web, mais a priori l’inverse ne marchait pas. L’équipe avait dû concevoir un « parcours en or » qui donnait un certain nombre de tâches à effectuer dans l’ordre pour que le téléphone donne l’illusion d’être fonctionnel. Mais l’iPhone manquait très souvent d’espace mémoire et devait être redémarré dès qu’on lui demandait trop de tâches simultanées…

Vous ne parlerez pas du Fight Club

La commercialisation devait avoir lieu le 29 juin 2007, mais Jobs avait tenu à présenter l’objet dès janvier. Rien ne devait gâcher l’effet de surprise et comme pour toutes les annonces d’Apple, le secret absolu était de rigueur (mais plus facile à respecter à l’époque). Les quelques centaines d’ingénieurs et designers qui développaient l’iPhone n’avaient le droit d’en parler à personne. Tous avaient dû signer une première clause de confidentialité, puis une seconde confirmant la première. Sur la porte du bâtiment qui abritait la préparation de l’iPhone, un signe, sur lequel était inscrit : « Fight club ». Règle n°1 du Fight Club : vous ne parlerez pas du Fight Club.

Les ingénieurs étaient recrutés pour « un projet pour lesquels vous donnerez nuit et jour et travaillerez comme jamais vous n’avez travaillé de votre vie », sans savoir lequel. Certains endroits du campus leur étaient interdits (« Jobs adorait créer des divisions ») et même ceux engagés sur le projet ne pouvaient évoquer l'iPhone… entre eux.

Shots de whisky, puis pizza/foie gras

Le dossier dont on ne doit pas prononcer le nom les privait de vie personnelle, de sommeil, et ne leur épargnait pas les conflits. Tony Fadell, qui a suivi le chantier de près, raconte ce lundi à la BBC la bataille qui s’est jouée autour de la suppression du clavier, présentée comme évidente le jour J. « La bagarre autour de cette question a duré quatre mois. La situation était devenue très moche. » Jobs excluait du projet quiconque n’était pas d’accord avec lui sur le tout-tactile. « Tant que vous ne serez pas d’accord avec nous, ce n'est pas la peine de revenir dans cette pièce », avait-il lancé aux voix dissidentes.

On comprend que dans de telles conditions de tension, les ingénieurs aient eu besoin d’un petit remontant, le 9 janvier 2007. A la fin de la keynote, Andy Grignon « n’était pas seulement soulagé. Il était saoul ». Au cinquième rang du Moscone Center, plusieurs flasques de whisky circulaient, et à chaque étape de ces 90 longues minutes, un shot était avalé. Quelques mois plus tard, la veille de la sortie, en campement devant la boutique sur la 5e avenue, les fans d’Apple engloutissaient de leur côté pizzas et foie gras en jouant au Scrabble, heureux d'avoir «l'impression de se rapprocher du téléphone».  

Une ferveur qui semblait bien lointaine lors de la keynote du 7 septembre dernier, quand Apple soulignait le «courage» qu'il lui avait fallu... pour supprimer la prise jack.

Apple Store de San Francisco, à J-3, en 2007...
Apple Store de San Francisco, à J-3, en 2007... - Eric Risberg/AP/SIPA