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Comme les héros de sa BD, Mathieu Bablet a « enchaîné les boulots précaires »

Mathieu Bablet, : « La précarité des jeunes, je la connais et ça m’a bien aidé à écrire les personnages de Shin Zero »

InterviewDans « Shin Zero », sa nouvelle bande dessinée coréalisée avec Guillaume Singelin (PTSD, Frontier), Mathieu Bablet tord l’esthétique du super-héros japonais pour porter un regard critique sur le travail dans nos sociétés
Youssef Zein

Propos recueillis par Youssef Zein

L'essentiel

  • Mathieu Bablet et Guillaume Singelin présentent Shin Zero, une BD française à l’esthétique manga qui dépeint un monde où les super-héros japonais « sentai » sont devenus des travailleurs ubérisés effectuant des missions sur commande.
  • L’œuvre offre une critique sociale du travail et de l’ubérisation, reflétant les préoccupations de la jeunesse française contemporaine face à la précarité et aux défis sociétaux.
  • La collaboration entre les deux auteurs a permis d’apporter nuance et justesse dans la représentation des personnages et des situations.

Comme boulot étudiant, on connaissait réceptionniste ou plongeur. Mais héros costumé, ça, on ne s’y attendait pas. Mathieu Bablet nous invite dans l’ère du super héros à la demande. Après les succès critiques de Shangri-La (2016, Ankama/Label 619) puis de Carbone et Silicium (2020, Ankama/Label 619), l’auteur de BD présente Shin Zero (2025, Rue de Sèvres/Label 619), sa dernière œuvre en date, sortie le 22 janvier et cosignée avec Guillaume Singelin au dessin. Le lecteur est plongé dans un univers où les heures de gloire des « sentai » sont passées depuis plusieurs décennies. Cette BD française à l’esthétique empruntée au manga nous présente un monde où ces super-héros typiquement japonais en costumes fluo ont repoussé la menace des Kaiju (des monstres géants japonais, dont Godzilla est le plus célèbre représentant). Depuis, les temps ont changé.

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Autrefois stars mondialement connues, ils sont désormais les agents à tout faire d’une grande compagnie. On les commande avec son téléphone, de la même manière que l’on se ferait livrer un tacos-frites-boisson. On est loin des combats de leurs aînés face à des hordes de créatures titanesques. Cette nouvelle génération de sentai est reléguée à des missions bien moins extraordinaires, classées par dangerosité. Du ramassage des poubelles dans le train, jusqu’à l’arrestation de contrebandiers en passant par le rôle d’agents de sécu. Une fois leur mission accomplie, ces « uber-héros » sont notés, d’une étoile à cinq par le client.

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Mais pas de super-soldat type Steve Rogers (Captain America) ou de génie milliardaire comme Tony Stark (Iron Man) en vue sous les masques de ces « super-prestataires de services » : seulement des jeunes en galère qui veulent arrondir leurs fins de mois. Guillaume Singelin et Mathieu Bablet nous font suivre une collocation de jeunes qui se cherche à travers ce job bien ingrat. Le parallèle avec les métiers ubérisés est évident. Car ces missions, bien que nécessaires, n’en sont pas moins dénigrés par le reste de la population. Un mépris de classe qui prend ici la forme d’un costume intégral : comme s’ils devaient dissimuler leur identité, ces travailleurs intériméraires officient sous l’anonymat du masque. Si dans le tome I de Shin Zero, le rapport critique au travail de Mathieu Bablet ressort tout particulièrement, c’est une thématique récurrente de son œuvre. Après avoir lu Shin Zéro, on ne voit plus du même oeil les petites mains de nos sociétés.

Mathieu Bablet (Sangri-La, Carbone et Silicium) compte parmi les piliers du Label 619 aux côtés de Run (Mutafukaz), Guillaume Singelin (P.T.S.D, Frontier) et Florent Maudoux (Freak's Squeele).
Mathieu Bablet (Sangri-La, Carbone et Silicium) compte parmi les piliers du Label 619 aux côtés de Run (Mutafukaz), Guillaume Singelin (P.T.S.D, Frontier) et Florent Maudoux (Freak's Squeele). - Guillaumeh75

Dans Shin Zero, l’influence japonaise est omniprésente. Pourtant, dans les thèmes comme dans les problématiques, on est sur quelque chose de très français…

L’histoire reste très ancrée dans un contexte français. L’inspiration japonaise était évidente dès le départ parce qu’on voulait réinventer le genre du sentai. On souhaitait aussi parler de la jeunesse dans un monde complètement désenchanté, et forcément, on le fait à travers le prisme de ce qu’on connaît : la société française.

L’ubérisation est un thème central dans Shin Zero. L’histoire tourne autour du rôle des petits boulots dans notre société, où – littéralement – des anonymes remplissent un rôle dont personne ne veut. D’où vient cette idée ?

C’est un reflet du monde dans lequel on vit. Les super sentai sont des super-héros très premier degré. On voulait donner une dimension sociale à cet univers, à la manière d’un Watchmen ou de The Boys.

Pour moi, ça passait par montrer l’ubérisation poussée à son paroxysme. L’ubérisation est un symbole de la perte de repères : perte de collectif, perte de structures communes… Chacun doit se débrouiller seul. Et c’est un système qui génère énormément de précarité.

En interview, vous disiez que les dystopies, ces utopies négatives que vous avez beaucoup explorées à travers vos œuvres, étaient un peu dépassées par la réalité et le cynisme de notre époque. Shin Zero s’inscrit dans des enjeux très contemporains. Est-ce que la BD est aussi née de cette réflexion-là ?

Clairement. Ici, on reste sur une forme de science-fiction, mais ancrée dans un monde qui pousse l’ubérisation à son extrême. La SF a longtemps été marquée par des dystopies technologiques, mais ici, on voulait insister sur l’humain. On parle de personnages et de problématiques actuelles, avec un regard plus moderne sur ces questions et la science-fiction en général.

De façon plus concrète cette fois, il y a une dimension très critique du travail dans toute votre œuvre. D’où cela vous vient ?

Je suis devenu auteur de BD justement pour ne pas être dans un système hiérarchique classique. De ce point de vue là, je suis un privilégié de pouvoir vivre de ma passion.

Globalement, le travail est une source d’aliénation : il ne fait que nourrir le capital et, dans beaucoup de cas, laisse à la fin du mois un reste à vivre insuffisant. C’est vrai que cette critique est encore plus marquée dans Shin Zero, car elle résonne avec une jeunesse qui remet en question le système. Je sens qu’aujourd’hui, il y a une radicalité plus forte de la jeunesse face à ces problématiques.

Vous avez travaillé pour la première fois sur un projet de cette envergure en duo. Comment s’est passée cette collaboration ?

Avec Guillaume Singelin, on se connaît depuis des années. On discute souvent de nos projets respectifs, donc on se comprenait déjà très bien. Mais j’ai dû m’adapter au découpage (NDR : disposition des pages et des cases en bande dessinée) manga. ça m’a demandé d’être plus explicite dans mes intentions. Là, il fallait que Guillaume soit parfaitement dans mes idées, donc j’ai dû faire des efforts sur ce point.

Cela dit, je lui ai laissé une liberté totale sur le story-board et certains détails visuels. On voulait vraiment que chacun ait son espace de création et se fasse confiance. Le résultat prouve qu’il maîtrise parfaitement son sujet.

Tout au long de votre carrière, vous avez assumé le côté politisé de votre œuvre. Travailler à deux vous a-t-il forcé à arrondir les angles de ce point de vue là ?

Sur les intentions politiques, lui et moi sommes complètement en phase. On a dû trouver des compromis sur d’autres points. Lui et moi avons beaucoup écrit les personnages ensemble, et ça m’a parfois poussé à adoucir certains aspects et trouver des justes milieux. A titre d’exemple, le personnage de Warren devait être beaucoup plus toxique. Mais Guillaume tenait à créer des personnages auxquels on s’attache, alors on a atténué le trait. Ça rend le personnage beaucoup plus « gris » et nous a permis de gagner en nuance.

Les personnes de Shin Zero choisissent leurs missions comme les chauffeurs Uber le font avec leurs courses. Comme eux, ils sont notés par leurs clients avec 1 à 5 étoiles.
Les personnes de Shin Zero choisissent leurs missions comme les chauffeurs Uber le font avec leurs courses. Comme eux, ils sont notés par leurs clients avec 1 à 5 étoiles. - Mathieu Bablet & Guillaume Singelin

Via des situations très concrètes, le livre dépeint la jeunesse avec beaucoup de justesse. Comment avez-vous pu capter toutes ces scènes de vie ?

Je ne suis pas entouré de jeunes. Mes vingt ans commencent à être loin, mais il y a des étapes communes à toutes les générations. J’ai connu la précarité, comme beaucoup d’entre eux. Mais ce sont mes années d’enseignement en école d’art, à la période du Covid, qui m’ont permis de voir ce qui avait changé depuis ma propre jeunesse. J’ai pu avoir des étudiants entre 18 et 22 ans et j’ai eu écho de leurs discussions, mais également de leurs préoccupations : la question de la santé mentale, l’éco-anxiété, le Covid, les tensions géopolitiques…

Un des personnages doit faire cette activité de sentai parce qu’elle ne peut pas bénéficier de la bourse d’études. Plus tard dans l’histoire, elle va être tentée de vendre son image et son corps sur les réseaux sociaux, dans ce qui s’apparente à une activité de cam-girl. Est-ce que ces inspirations très concrètes vous viennent de votre propre expérience en job étudiant ?

J’ai moi-même enchaîné les boulots précaires : McDo, usine, vendanges… Le métier de sentai, dans Shin Zero, c’est une version poussée de ça. Un job « à la con » dont on a besoin pour payer son loyer. Pas spécialement difficile, mais souvent chiant. La précarité des jeunes, je la connais et ça m’a bien aidé à écrire les personnages.