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Quand la discrimination à l’embauche apparaît dès l’alternance

« Nous recherchons une personne née en France »… Parfois, la discrimination à l’embauche apparaît dès l’alternance

enquêteA la recherche d’une alternance, Mehdi (dont le prénom a été changé) a été victime d’une discrimination à l’embauche. Une « situation catastrophe » pour l’entreprise qui tente de justifier ce qu’elle décrit comme une « grave erreur »
Lina FourneauYoussef Zein

Lina Fourneau, Youssef Zein

L'essentiel

  • En mai dernier, Mehdi (dont le prénom a été changé) a postulé à une alternance. Quelques jours plus tard, l’entreprise lui a envoyé un courrier de refus. Son prétexte ? Celui de rechercher quelqu’un né en France et « immergé dans la culture et l’administration française depuis longtemps ». Sauf que Mehdi est né en France.
  • Auprès de « 20 Minutes », la start-up reconnaît une grave erreur provenant de la stagiaire aidant du recrutement. Depuis, l’entreprise a pris des mesures pour éviter que cela ne se reproduise.
  • Mehdi a essayé de porter plainte pour discrimination à l’embauche auprès de la police qui a refusé. Selon la loi, le refus d’embauche sur des critères discriminatoires est passible de trois ans de prison et 45.000 € d’amende, mais les preuves sont souvent difficiles à apporter.

Dès la rentrée prochaine, des milliers d’alternants feront leurs premiers pas sur le marché du travail. Parmi eux, Mehdi* s’est lancé ces dernières semaines dans la quête ultime de son futur premier contrat. Si pour le jeune sudiste, la recherche est longue, elle est surtout faite d’obstacles, notamment celui de la discrimination à l’embauche. Ironie du sort, l’histoire se déroule ici dans une start-up spécialisée dans le bien-être au travail, Moka. care.

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Le 28 mai dernier, Mehdi* reçoit un mail automatique. Celui-ci provient de l’entreprise en question dans laquelle il a postulé pour une alternance au service ressources humaines (RH). Si le secteur ne l’intéresse pas vraiment, révèle-t-il a posteriori, la réponse le laisse sans voix. « Au début, j’étais choqué. Je me suis dit "Peut-être que j’ai mal lu, peut-être que c’est faux" ». Ce n’est pas tant que ça soit un mail de refus qui crée la surprise, mais son contenu. « Pour être tout à fait transparents avec toi, nous avons reçu beaucoup de candidatures […]. Nous recherchons notamment une personne étant née en France, afin d’avoir été immergée dans la culture et l’administration française depuis longtemps », peut-on lire. Nouvelle ironie du sort, Mehdi est né en France. « Ça veut dire que la personne s’est uniquement basée sur mon prénom et sur ma tête. Ça veut tout dire ».

« C’est vraiment un scénario catastrophe »

Toujours un peu sous le choc, le jeune homme décide de contacter l’entreprise pour comprendre et leur expliquer l’objet de la discrimination. « Je voulais leur dire que c’était inacceptable ». C’est d’ailleurs ce message qui permettra à l’entreprise, Moka. care, de prendre conscience du mail envoyé. « Ça a choqué tout le monde et ça m’a choqué à titre personnel », raconte Guillaume d’Ayguesvives, le cofondateur de la start-up. Pour lui, les questions de lutte contre les discriminations font partie des valeurs de l’entreprise. « Nous essayons d’aider les gens à se sentir bien, d’éviter le burn-out, les dépressions. C’est vraiment un scénario catastrophe. »

Comment expliquer alors l’envoi d’un mail – à première vue – ouvertement discriminant ? Si l’excuse de la stagiaire semble un peu clichée, ici, elle est ici véridique. La jeune émettrice du mail effectue un stage chez Moka. care au sein du bureau RH. Auparavant chargée du côté administration, elle venait depuis deux semaines de prendre une responsabilité en plus, celle d'aider aux recrutements. Manque de pot, cette nouvelle spécialisation coïncide avec la demande de l’entreprise d’envoyer des mails de refus pour les candidats au poste d’alternant. « Elle a complètement mal compris un brief, celui de dire qu’on cherchait un candidat avec des connaissances en droit juridique français. Elle a fait une très mauvaise association d’idées qui est inacceptable et qu’elle reconnaît », défend le cofondateur qui assure vouloir « remonter le temps » pour effacer son erreur.

Une faute de la stagiaire ?

Seulement, le mal est fait et la jeune entreprise doit agir en conséquence. « Nous avons mis en place, la même journée, des mesures correctives pour que ce type d’erreurs ne se reproduise plus jamais. Ces mesures concernent à la fois nos processus de validation et de formations en interne ». Parmi celles-ci, le passage obligatoire pour tous les salariés, y compris les stagiaires, par ce qu’on appelle les biais au recrutement. « Suite à cela, j’ai repassé du temps avec cette dernière sur la lecture d’un CV pour comprendre ce qui était essentiel dans une candidature », assure la responsable RH de l’entreprise, Ophélie Junier.

Pour l’avocat Haiba Ouaissi du cabinet Cassius, spécialisé en droit du travail, la seule manière pour d’entreprise d’effacer le préjudice financier aurait été de finalement embaucher Mehdi. Chez Moka. care, la responsable RH y a pensé. « Quand j’ai appelé le candidat pour m’excuser, j’ai aussi souhaité comprendre ce qu’il recherchait. J’ai cru comprendre qu’il préférait travailler dans un autre domaine et je lui ai promis que je reviendrais vers lui si j’entendais quelque chose. » Un fait que Mehdi confirme.

Une plainte refusée

Mais l’affaire ne s’arrête pas seulement aux murs de l’entreprise. Lorsqu’il a voulu porter plainte, Mehdi a vu sa demande être balayée plusieurs fois par la police. « Ils n’ont pas eu l’air de prendre ça au sérieux et m’ont plutôt conseillé d’aller aux prud’hommes ». Nouveau refus. « Comme je ne suis pas salarié, on m’a rétorqué que ce n’était pas non plus le bon endroit et qu’il fallait plutôt se rendre à l’inspection du travail. »

Pour Haiba Ouaissi, cette situation alarmante découle d’un manque de formation des forces de l’ordre et, parfois, de dérives racistes de l’institution policière, récemment documentées par une enquête France 2. « Ils n’ont aucun droit de refuser des plaintes. J’ai le sentiment que certains policiers ont tendance à relativiser les situations de racisme ou, dans un autre registre, les situations de violences sexuelles », note l’avocat. Pour obtenir la garantie que les requêtes du plaignant fassent suite, « il ne faut pas hésiter à saisir le défenseur des droits et faire un signalement à la préfecture » suggère l’avocat.

Trois ans de prison et 45.000 euros d’amende

Selon la loi, le refus d’embaucher un candidat sur la base de critères discriminatoires donne lieu à une peine pouvant aller jusqu’à trois ans de prison et 45.000 euros d’amende. En mars dernier, le groupe Adecco avait été condamné à 50.000 euros d’amende pour discrimination à l’embauche et fichage racial.

La difficulté réside dans la présentation de preuves face au juge. « Les tribunaux sont très sévères face aux situations manifestes de discrimination. Mais beaucoup de litiges ne vont pas devant les tribunaux, faute d’éléments. Dans la majorité des cas, les discriminations sont orales et insidieuses. D’où la nécessité des opérations de testing, qui peuvent faire office de ''commencement de preuve'' », constate Haiba Ouaissi.

Des chances en moins dès le départ

A ses yeux, le juge n’aurait eu aucun mal à constater l’infraction dans la situation de Mehdi. « Les faits sont tangibles et les mis en cause risquent gros, d’autant plus que l’entreprise n’a pas rompu le contrat de stage ». Une décision qui a finalement évolué. Fin juin, soit deux semaines après nos échanges, l'entreprise Moka Care nous a indiqué avoir pris la décision - en accord avec le comité de direction et les représentants du CSE - de se séparer de la stagiaire le 14 juin dernier.

Cette « erreur » en l’espèce est symptomatique d’un phénomène bien concret. Quoique très peu documentée, la discrimination à l’embauche dès la recherche d'alternance est bien réelle. Un rapport de 2018, publié par l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) indiquait que les jeunes issus de l’immigration avaient 7,1 % de chances en moins que les autres candidats à diplôme égal d’obtenir un contrat. Jacques Toubon, alors défenseur des droits, publiait en 2016 un rapport qui faisait grimper ce chiffre à 14 %.

Un chiffre trop important de discrimination au travail

De façon plus globale, l’INSEE nous apprend que presque un cinquième des personnes interrogées dans un récent rapport disent avoir été victimes de discrimination au cours des cinq dernières années. Dans quatre cas sur cinq, elles déclarent que cette discrimination était liée à leur origine, leur nationalité ou leur couleur de peau et, en grande majorité (60 %), vécue au travail. D’après SOS Racisme, en 2023, les situations les plus représentées de discrimination restaient celles liées à l’emploi. L’association s’est d’ailleurs saisie de l’affaire et a proposé à Mehdi de l’aiguiller sur les démarches possibles juridiquement.

Dans l’immédiat, il est difficile d’envisager une amélioration dans le monde du travail. A la veille des législatives, le Rassemblement national (RN), grand favori des législatives à venir, souhaite mettre en œuvre une « préférence nationale ». En décembre dernier, ses députés ont voté contre la loi contre les discriminations à l’embauche qui systématisait des « tests statistiques » et « individuels » auprès d’entreprises et d’administrations. Rien de bien rassurant pour les jeunes alternants racisés, qui, comme Mehdi, font leurs premiers pas dans le monde du travail.