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« Le travail dans l’ombre me rendait plus heureux », raconte K.Maro

« Entreprendre, ce n’est pas un jeu et ce n’est pas pour tout le monde », conseille le chanteur et producteur K. Maro

interviewÀ l’occasion de la sortie de son autobiographie « Renaissances », le chanteur K. Maro nous livre sa vision de la vie professionnelle et des rebondissements qu’on peut rencontrer en chemin
Cyril Kamar dit K. Maro : Réussir sa vie professionnelle
Lina Fourneau

Propos recueillis par Lina Fourneau

L'essentiel

  • Cyril Kamar, alias K. Maro, sort son autobiographie intitulée « Renaissances », aux éditions Faces cachées.
  • Il y raconte son enfance au Liban pendant la guerre, son arrivée à Montréal et son adaptation et enfin le début de sa carrière.
  • Mais en tant que producteur et homme d’affaires, il raconte aussi l’entrepreneuriat et ses difficultés.

Au cœur de la galerie d’art La Hune, située dans le 6e arrondissement de Paris, Cyril Kamar s’avance vers nous. Il est timide, mais va saluer toutes les personnes déjà présentes. Si son nom ne vous dit rien, peut-être le connaissez-vous plutôt sous le nom de K. Maro, chanteur incontournable des années 2000 et à jamais dans toutes nos fins de soirée pour son titre Femme Like U.

Mais cette fois, c’est la sortie de son autobiographie intitulée Renaissances, aux éditions Faces cachées, qui nous intéresse. A travers ces 200 pages pleines d’émotion et d’introspection, le rappeur désormais producteur et homme d’affaires raconte son riche parcours professionnel jalonné de rebondissements.

Le livre commence par votre naissance et votre enfance au Liban, pendant la guerre. Puis l’exil au Canada. Vous parlez par la suite d’une « volonté de fer » et « d’un instinct de fer ». Comment ça vous a fait évoluer ?

Je pense que c’est une expérience extrêmement difficile et troublante quand on la vit à cet âge-là. Je suis né dans la guerre et j’y ai vécu jusqu’à onze ans. Il y a eu des épisodes de bombardements sur notre propre domicile, des moments où notre famille a été mise en danger, la précarité liée à la guerre… ça marque. Ça nous rend extrêmement mûrs très tôt, peut-être trop tôt. On passe à côté de plein de choses, plein d’expériences. C’est encore plus choquant en vieillissant en se rendant compte de tout ce à côté de quoi on est passé étant plus jeune. Mais en même temps, ça forge la personnalité et le caractère.

Vous parlez aussi dans ce livre de la difficulté d’être perdu entre plusieurs univers. Ça vient d’où et comment on fait pour s’en sortir ?

Quand on passe les dix premières années de sa vie dans la guerre, on n’a pas les mêmes repères que les autres. On n’a pas de repères du tout en fait. J’étais hyper intrigué par les santiags, les converses et les mocassins en même temps. Je trouvais tout cool, mais je ne savais pas que chacun des trois avait une appartenance, des codes, une vie qui allait avec. On a l’impression qu’on ne sait pas du tout où il faut aller ou ce qu’il faut faire, qui on est. Ce qui m’a aidé c’était de me poser des questions pour trouver les bonnes prises auxquelles s’accrocher comme à l’escalade. Peu importe si on arrive le premier, on est arrivé là-haut et c’est déjà cool.

Vous racontez aussi vos premiers concerts et « les haters », mais aussi les critiques qu’on vous faisait en France au moment de votre arrivée et la sortie de « Femme like U ». Comment on fait pour les supporter ?

Je pense que c’est très personnel à chacun. Il y a des gens qui sont très, très touchés, qui lisent tout et qui sont très affectés par ça. Moi personnellement je pense que ça fait partie de cet exercice de résilience, c’est-à-dire que je n'étais ni ignorant de ce que les gens disaient, ni complètement obsédé par les critiques. J’ai toujours été habité par le fait de faire mon travail, de faire ce que j’aime et d’être libre en le faisant, tout en étant aux manettes de tout.

Il y a aussi le mythe du self-made-man qui revient souvent dans le livre. Qu’est-ce que ça représente pour vous ?

Je ne pense pas que ce soit tant un mythe. C’est plus une question d’état d’esprit. Le fait de partir de rien et d’en être conscient. Pire que ça, c’est le fait d’être capable de repartir de rien et de se faire tout seul, parfois à répétition. Je pense que c’est même plus important que le fait d’être entrepreneur. C’est pouvoir se dire qu’on gagne en équipe, on est heureux en équipe avec tous ceux qu’on embarque avec nous dans le navire. Et quand ça coule, on sauve tout le monde et on nage jusqu’au quai. On reconstruit le bateau et on repart. Au-delà de l’appellation marketing business et il y a surtout une façon d’être. Moi, j’ai toujours été très, très solitaire. J’adore mes amis, mais ils savent tous que je suis quelqu’un qui peut être dans sa bulle.

Justement vous avez entamé une carrière solo après votre premier groupe. Ce serait quoi le conseil que vous auriez aimé entendre à l’époque pour vous lancer ?

Je ne suis pas de l’école qui dit qu’il faut sauter sans réfléchir, car, si le parachute ne s’ouvre pas, on fait quoi ? Il faut avoir à peu près une idée de ce qu’on veut faire et où on veut aller, même si ce n’est pas précis, mais avoir au moins une esquisse.

Vous parlez aussi dans le livre du « phénomène de poisson pilote » dans l'entrepreuneuriat. Ça signifie quoi ?

Cette métaphore montre qu’il y a un gros poisson et il y a des plus petits qui naviguent dans son sillon, et parfois ils mangent, ils s’abritent, ils fuient. Je respecte ceux qui préfèrent être le poisson pilote. Être un gros poisson, ça vient aussi avec des responsabilités, en affaires par exemple. Entreprendre, ce n’est pas un jeu et ce n’est pas pour tout le monde. Ça peut avoir des conséquences gravissimes sur la vie de famille, sur la santé. Si on joue à se dire je plaque tout et je me lance dans l’entrepreneuriat, il faut se rappeler cette image du poisson pilote.

Et vous, vous êtes quel poisson alors ?

Je suis plutôt celui qui est le bon numéro deux. J’aime bien naviguer dans les sillons, je n’aime pas trop être exposé. En revanche, je veux bien être l’ouvreur, celui qui brise la glace. Et je sais qu’il y a des gens qui naviguent derrière et qui attendent de venir me gratter le ventre. Mais ça fait partie du jeu.

Après votre succès comme chanteur, vous décidez de passer de l’autre côté en production, notamment de la chanteuse Shy’m. Comment on décide de tout bouleverser dans sa carrière ?

J’ai eu une longue carrière où j’ai fait plein de choses. Mais cette carrière de folie « de star » m’a agacé. J’avais l’impression que je m’étais retrouvé sur une espèce de piédestal en tant que people mais tu ne ressembles plus à rien et tu ne peux plus rien dire. Je sais qu’il y a des gens dont c’est le rêve et je suis très heureux de l’avoir vécu. Mais au bout d’un moment, c’était un peu antinomique avec mes valeurs et je devais prendre des décisions. Quand je fais du business, mes équipes me voient tous les jours. C’est très important pour moi d’être au quotidien avec eux. J’aurais pu continuer à être les deux, artiste et producteur, mais j’avais un amour très fort pour le fait d’aider les autres, d’encourager des artistes. Je trouvais que le travail dans l’ombre me rendait plus heureux.

Finalement, vous avez commencé très jeune. Est-ce qu’aujourd’hui vous pensez que c’est une bonne chose de débuter si tôt ?

Je ne pense pas. J’ai toujours admiré et j’ai disséqué le parcours de Jay Z, qui a fait son premier album à 26 ans, après avoir vécu beaucoup de choses et je me dis que c’est le parcours idéal. L’art devient plus noble quand on le fait pour rien. Après, si ça marche, tant mieux. C’est le public qui décide. Moi, j’ai l’impression que je suis arrivé, j’étais un bébé. Mes premiers freestyle, j’avais 14 ans. J’ai mis des années à m’en rendre compte. C’est pour ça que j’ai saturé très vite.