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Londres est un comble d’exotisme : capitale d’une île, elle contient tous les continents
So British•La mégalopole anglaise aimante le monde entier, à commencer par les Français. Plus près de Paris que Bordeaux ou même Lyon, cette Babylone des temps modernes semble pourtant voguer aux antipodes.Jean-Claude Urbain
Oubliez les cabines téléphoniques rouges, les bus à impériale, les taxis noirs, la relève de la garde, les fish’n chips, chapeaux melon, bottes de cuir, et tous les clichés… Froggies que vous êtes ! Mangeurs de grenouilles ! Pour avoir appris l’anglais en séjour linguistique à 17 ans et avoir fait les soldes chez Harrods à 40, vous croyez connaître de Londres ? Mais Londres est insaisissable. Comme son climat, sa personnalité change toutes les cinq minutes.
One, les Anglais roulent à gauche, une distorsion qui se prolonge jusqu’à l’intérieur de leur crâne et leur fait voir les choses sous un angle différent. Two, la tour-horloge de Big Ben a longtemps dicté son heure à la moitié du globe. Three, Londres est au centre du monde, à la ligne de partage des longitudes, symbolisée par le méridien de Greenwich. Four, elle possède un sens aigu de l’inhospitalité cordiale, comme l’illustre l’autorisation électronique nécessaire pour s’y rendre depuis le 2 avril 2025.
Si loin si proche
Londres intimide d’abord, envoûte ensuite, puis déconcerte. À la Manche et au brouillard, il faut ajouter l’histoire et la jalousie pour comprendre tout ce qui nous sépare d’elle. Londres fut la plus grande ville du monde, la capitale du plus puissant empire colonial, quand Paris n’était que deuxième et souvent adversaire. Il ne faut pas oublier que Trafalgar et Waterloo ne sont pas seulement une place et une gare. Ce sont avant tout des victoires remportées sur la France.
Londres n’a pas connu la Révolution ni les grands travaux haussmanniens. Mais elle a subi le feu et la peste de 1665, le Blitz de 1940, et elle doit encore composer avec la royauté. Des contextes différents ont donc produit des villes que tout oppose. Si l’on a beaucoup copié Paris et ses perspectives, personne n’a jamais songé à imiter sa rivale anglaise. Qu’y aurait-il à reproduire dans une ville sans plan, sans véritable centre, où pas une rue ne file droit ? Paris est le résultat d’intentions rationnelles, tandis que Londres s’est développée de façon organique, par coagulation de villages.
Influences françaises
Le plus animé des quartiers londoniens, Soho, est aujourd’hui le plus grand Chinatown d’Europe. Mais ses origines sont bel et bien françaises. En 1685, la révocation de l’Édit de Nantes provoqua une ruée de protestants de France vers les faubourgs de la City. Ils y construisirent ce village sur ce qui n’était alors qu’une lande boueuse. En 1789, les déçus et les ennemis de la Révolution s’y réfugièrent à leur tour. Parmi eux, une femme de chambre de Marie-Antoinette y exposa des mannequins de cire représentant des personnalités. Son nom, Madame Tussaud, est désormais célèbre dans le monde entier.
Londres est donc un pudding historique dans lequel les Français ont incorporé plus d’un ingrédient. Tout a commencé avec Guillaume, le Conquérant normand que les Anglais appellent William. Lorsqu’il arriva près de la Tamise en 1066, il renifla cette bourgade vautrée dans la vase et refusa d’y salir ses guêtres. Il fit venir de la pierre de Caen, désigna un emplacement au bord du fleuve, y fait bâtir la Tour de Londres et se fit couronner roi dans la cathédrale de Westminster. Il en reste une royauté dont la légitimité s’exprime toujours dans la langue de Molière : « Honi soit qui mal y pense ».
Bouillon de culture
Le Palais de Buckingham, le Parlement, la cathédrale de Southwark, Tower Bridge, la gare de St Pancras… Les monuments emblématiques de Londres échappent à notre répertoire esthétique de Latins. Leur beauté réside dans leur savant mélange de solennité et de fonctionnalité. D’ailleurs, aucun Français n’avouera qu’il vient à Londres en touriste, s'extasier devant l’architecture néogothique. Tous font mine de savoir exactement où ils vont : décrypter les tendances de la mode au marché de Camden Lock, disserter devant les œuvres énigmatiques du Tate Modern ou se presser au spectacle Come Alive inspiré du film The Greatest Showman.
La dernière fois que Londres a occupé le devant de la scène artistique, c’était pendant les swinging sixties, quand sa musique faisait vibrer toute une génération. Aujourd’hui, la ville se rappelle à nous avec les meilleures comédies musicales du moment. Mais quel que soit le programme culturel, aucune journée londonienne ne saurait se terminer sans un passage au pub : cette institution aussi solide que la monarchie, où l’Angleterre se forge un moral d’acier à coups de gin tonics.
Une ville-monde
Les rues de Londres commencent à Piccadilly Circus et se terminent de l’autre côté du globe, à New Delhi, à Nassau, à Hong Kong, à Pretoria. Pendant un siècle, de 1815 à 1914, l’Angleterre a aspiré les ressources de la planète entière : sucre, coton, cuivre, ébène, ivoire, thé, cacao, café… Puis l’Empire a laissé place au Commonwealth, faisant de Londres un phare pour tous les exilés. Parfois princes, souvent coolies, ils ont colonisé par milliers les rives de la Tamise avec leurs marchés colorés, leurs boutiques, leurs lieux de culte et leurs restaurants aux odeurs d'épices. La grosse pomme américaine elle-même peut pâlir devant une telle diversité.
Soudanais, Pakistanais, Jamaïcains, Mélanésiens… Indifférents les uns aux autres, mais dérivant sur la même île, ils sont tous bien résolus à poursuivre leur mode de vie sous le crachin londonien. Comme si de rien n’était, un Chinois est chez lui à Soho, tout comme un Indien à Southall, un Trinidadien à Brixton ou un Bangladais à Whitechapel. Et finalement, ce sont parfois les Londoniens qui donnent le sentiment de venir d’ailleurs.



















