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Santorin, Mykonos et leurs voisines des Cyclades révèlent leur personnalité lorsqu’on les aborde avec respect
Îles grecques•Destination phare des étés méditerranéens, les Cyclades dévoilent un visage plus authentique à l’occasion d’une croisière intimiste, dans le sillage des héros mythologiquesJean-Claude Urbain
Selon la légende, Égée, roi d’Athènes désespéré, croyant son fils Thésée dévoré par le Minotaure, se suicida en se jetant dans la mer. « C’est ainsi que, pour la première fois, et sans intervention chirurgicale, un père devint une mer » plaisantent les Grecs francophones. Au milieu de cette mer Égée, qui a inspiré bien des mythes de l’Antiquité, environ deux cent cinquante îles et îlots s’égrènent comme les perles d’un chapelet orthodoxe. On les appelle Cyclades car elles semblent s’organiser en cercle autour d’un point précis : l’île sacrée de Délos.
Sur les vingt-quatre îles habitées de cet archipel gorgé de soleil, on ne compte plus les paquebots de croisière déversant leur flot de touristes pressés. Convoitées depuis des millénaires, ces balises de l’onde méritent pourtant une approche plus élégante. Un navire de petite taille, comme le voilier motorisé Panorama, permet non seulement de voguer au plus près de ces merveilles insulaires, mais aussi d’éviter les bains de foule.
Alliant sites incontournables et baies secrètes, le parcours du voilier révèle à sa trentaine de passagers toute la richesse des Cyclades. Chaque île visitée dans cet univers circulaire possède, en effet, sa propre personnalité. Certaines sont maritimes, aux odeurs d’embruns et d’exils, comme Folegandros et Paros. D’autres, terriennes, sentent les troupeaux et le maquis : Kythnos, Syros. Il y en a aussi une ardente : Santorin. Une vénérable : Délos. Les unes sont masculines, les autres féminines. Apolliniennes ou dionysiaques… Et puis il y a Mykonos, qui mélange les genres dans un tourbillon de fêtes.
Idoles de marbre et de lumière
Si les escales du Panorama sont autant d’occasions de savourer le présent autour d’un verre d’ouzo, des visites guidées et des conférences offrent aussi quelques clés du passé. Avant de quitter le port du Pirée, les férus d’Histoire ont d’ailleurs pu se familiariser avec la destination, grâce aux collections réunies à Athènes, au musée national d’archéologie et au musée d’Art cycladique.
Au centre de l’archipel, c’est un musée à ciel ouvert que découvrent les voyageurs. Délos est le point vers lequel tous les regards convergeaient durant l’Antiquité. Ce rocher d’à peine plus de trois kilomètres carrés serait en effet le berceau des divins jumeaux Artémis et Apollon. Lieu sacré, où nul humain n’avait le droit de naître ni de mourir, Délos fut, au IXe siècle avant notre ère, le réceptacle de toutes les richesses et de toutes les offrandes du monde égéen.
Jadis opulente et animée, l’île-sanctuaire est désormais vide et solitaire. Ses ruines silencieuses se souviennent des jeux et des fêtes, des rites et des joutes sportives. Depuis trois millénaires, ses lions de marbre font une haie d’honneur au dieu du Soleil. La chaleur monte des dalles, nimbe les colonnes doriques. Les vents étésiens s’engouffrent dans les ruelles, balaient les mosaïques, tournoient dans l’ancien amphithéâtre… Une véritable ville-fantôme, absente de couleurs et d’odeurs, comme aseptisée.
Délos, qui connut aussi une intense activité commerciale, n’offrait aux navigateurs méditerranéens qu’un mouillage médiocre. Aujourd’hui, aucun bateau privé ne peut y accoster. Pour l’atteindre, il faut obligatoirement emprunter une navette depuis Mykonos. Curieux trait d’union entre la plus calme des Cyclades et la plus extravertie.
Au-dessus du volcan
Avec l’Acropole d’Athènes et les monastères des Météores, Santorin compte parmi les icônes esthétiques de la Grèce. Quel artiste de génie a pu imaginer un tel décor ? Depuis la mer d’encre, la ligne de crête apparaît d’abord coiffée d’un liseré blanc. Puis la lente approche du bateau dévoile des villages immaculés, miraculeusement accrochés au sommet de parois vertigineuses. Il faut alors rejoindre un petit débarcadère pour enfin se hisser, en téléphérique, à dos d’âne ou à pied, vers les maisonnettes cubiques de Fira et Oia, qui étincellent dans leur impeccable tunique de chaux.
Comme Délos, cette terre est archéologique, mais on ne peut l’aborder sans méfiance. Aujourd’hui sublime et coquette, Santorin porte la marque d’anciens cataclysmes. Et rien n’assure qu’elle ne couve pas encore quelque drame. Ses falaises pourpres, balafrées de kaolin et de pouzzolane, lui dessinent des contours de fin du monde. Alors qu’ils exploitaient une mine de pierre ponce près de la ville d’Akrotiri, des ingénieurs du canal de Suez découvrirent en 1867 les ruines enfouies de plusieurs habitations. Leurs vestiges témoignent d’une civilisation avancée : maisons à étages, canalisations, vaisselle, fresques, bijoux… Une cité minoenne entière a ainsi refait surface, telle une Pompéi de la protohistoire.
Santorin n’est autre qu’une immense caldeira. Il y a environ 3500 ans, l’antique Akrotiri fut victime d’une terrible explosion volcanique. Nuées ardentes, tremblements de terre, raz-de-marée, pluies de cendres : les effets furent dévastateurs sur des milliers de kilomètres à la ronde. D’aucuns voient d’ailleurs un lien direct entre cette catastrophe naturelle, le mythe de l’Atlantide et sa mystérieuse disparition.
Douceur de vivre
Il est un moment où les coureurs des Cyclades, curiosité en éveil, œil aux aguets et mollets tendus, aspirent à faire une pause. L’heure n’est alors plus au voyage dans le temps, mais à la paresse et au plaisir des sens. Le parcours du Panorama prévoit quelques haltes pour se délester du bagage de l’Histoire, s’affaler sur le sable doré, batifoler dans les eaux translucides ou s’attabler devant une assiette de rougets grillés. Sur Poliégos, Antiparos et Rhénée, les voyageurs brunis par le soleil retrouvent le bonheur des gestes simples.
Il fait déjà chaud en début de matinée. Un poulpe sèche sur une balustrade en bois flotté. Le linge aux fenêtres s’agite joyeusement dans le vent. Un chat ronronne sous un porche flanqué de bougainvillées fleuries. Aux terrasses des cafés, on joue au backgammon, on lit. Déchirant la torpeur, des cloches byzantines se mettent à sonner. Des femmes s’interpellent. Des enfants crient. Sur la ligne d’horizon, des moulins à vent veillent sur l’amalgame des architectures. Les maisonnettes cycladiques sont un hymne à la luminosité. Quelques dômes d’église colorés suffisent pour dessiner des tableaux de maître dans cet univers blanc où règne la pureté des lignes.
À quelques milles nautiques du Pirée, le cap Sounion annonce la fin prochaine du voyage. Sur ce site exceptionnel, en surplomb de la mer, se dresse majestueusement le temple de Poséidon. Le dieu des Océans aura été clément avec le Panorama. Accoudés au bastingage, les passagers du voilier retiennent qu’aucune île des Cyclades ne ressemble à une autre. Et pourtant, de Santorin à Paros, de Mykonos à Syros, une unité existe aussi. Une unité peuplée de statues de marbre, de chats assoupis et de héros antiques, qui n’ont pas encore livré tous leurs secrets.



















