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C’est quoi toute cette hype autour des champignons « adaptogènes » ?
magic Mushroom

Champignons « adaptogènes » : La nouvelle obsession bien-être… mais qu’en dit la science ?

Utilisés depuis des millénaires dans la médecine traditionnelle chinoise, les champignons sont désormais légion au rayon des compléments alimentaires. Effet de mode ou vraie révolution ?
Christelle Pellissier

Christelle Pellissier

L'essentiel

  • La marque française French Mush s’est spécialisée dans les compléments alimentaires à base de champignons comme le chaga, le cordycep, le reishi, ou le lion’s mane, dont elle s’approvisionne en Finlande, travaillant avec la société de biotechnologie Kääpä Biotech.
  • Le marché mondial des champignons dits « fonctionnels », promettant des effets sur le bien-être et la santé, est en plein essor et devrait atteindre 65.8 milliards de dollars en 2030, d’après un récent rapport.
  • Des études scientifiques ont été menées sur les effets de ces champignons, mais uniquement sur des cultures cellulaires, des souris ou un nombre restreint de participants, ne permettant pas de démontrer des bienfaits sur l’humain à grande échelle, comme le soulignent plusieurs experts.

Des lacs et des bouleaux à perte de vue. Décor de film d’horreur la nuit, véritable havre de paix le jour, cette forêt située à Karjalohja, au sud de la Finlande, présente un intérêt particulier pour une jeune marque française de compléments alimentaires à base de champignons, French Mush, qui y attend la récolte d’une espèce spécifique, le chaga. Difficile sans l’œil avisé d’Antoine Alibert, son co-fondateur, de faire la différence entre un morceau de bois carbonisé et ce champignon a priori peu engageant. Il est pourtant aujourd’hui considéré comme un trésor naturel, ne serait-ce parce qu’il met parfois plus de dix ans à se développer, et qu’il est de plus en plus convoité pour ses supposés bienfaits antioxydants et anti-inflammatoires.

La forêt de bouleaux à Karjalohja, en Finlande, où pousse le chaga, une masse noire rugueuse, que l'on voit sur l'arbre au centre de l'image.
La forêt de bouleaux à Karjalohja, en Finlande, où pousse le chaga, une masse noire rugueuse, que l'on voit sur l'arbre au centre de l'image. - 20 Minutes

Convaincu de l’impact des champignons sur le bien-être, « à condition de proposer des produits traçables et de qualité », Antoine Alibert confie vouloir « [en] faire une révolution ». Une chose qui passe, selon l’entrepreneur, par « des champignons cultivés et extraits dans les meilleures conditions ». C’est avec cette idée en tête qu’il fonde French Mush en 2023, et décide de s’approvisionner en Finlande, l’un des pays les moins pollués au monde, où pousse le chaga à l’état sauvage, parasitant les bouleaux et absorbant - très doucement mais sûrement - leurs nutriments pour s’épanouir.

Un marché en plein boom

Mais c’est dans une ferme laboratoire qu’est produit le plus gros de la matière première nécessaire à la fabrication de ces compléments alimentaires. La société travaille avec Kääpä Biotech, entreprise de biotechnologie spécialisée dans la recherche et le développement de produits fonctionnels à base de champignons, pour cultiver indoor différentes espèces, et en extraire un maximum de principes actifs via une méthode brevetée. Un passage obligé pour répondre à une demande de plus en plus forte. Evalué à près de 32 milliards de dollars en 2023, le marché mondial des champignons dits « fonctionnels » devrait atteindre 65.8 milliards de dollars en 2030, d’après un récent rapport.

Considérés comme de nouveaux alliés bien-être, ce sont les stars des rayons compléments alimentaires, mais aussi des réseaux sociaux, avec des marques poussant bien plus vite que le chaga, partout dans le monde, à l’instar de Kinokho, Host Defense ou MycoNutri. La promesse ? Des compléments alimentaires à base d’extraits de reishi pour « renforcer l’immunité », de shiitake pour « préserver des inflammations », ou de lion’s mane pour « améliorer la mémoire et la concentration ». Des vertus alléchantes, portées par leur renommée dans la médecine traditionnelle chinoise et une littérature scientifique toujours plus dense sur le sujet. Mais peut-on réellement affirmer que ces compléments sont bénéfiques pour la santé ?

« Pas de base scientifique »

David Navarro, ingénieur en biotechnologie fongique à l’Inrae, confirme que certains champignons ont déjà montré leur efficacité. « Les champignons sont connus pour produire beaucoup de molécules, qu’on appelle des ''métabolites'' », dont le plus réputé n’est autre que la pénicilline aux propriétés antibiotiques. Et ce n’est pas le seul, il y a également « les statines que l’Homme utilise pour traiter l’hypercholestérolémie, ou bien la cyclosporine, produite par le champignon Tolypocladium inflatum, un agent immunosuppresseur utilisé pour faciliter les transplantations d’organes ». Mais de préciser que d’autres champignons, voire parfois les mêmes, peuvent aussi produire des métabolites « avec des effets très négatifs sur la santé humaine ».

Qu’en est-il alors des champignons susnommés quant à leurs prétendues propriétés sur le bien-être, comme promis par bien des marques ? « Certaines espèces ont effectivement bonne presse », commence l’ingénieur. « Elles sont très souvent liées à la pharmacopée asiatique. Selon les espèces, différentes propriétés seront avancées, mais pas toujours fondées sur des bases scientifiques », tempère-t-il. Des études ont démontré le rôle des bêta-glucanes de reishi sur la réponse immunitaire, ou de shiitaké sur la suppression du diabète de type 1, mais elles ont été menées sur des cultures cellulaires, des souris ou un nombre restreint de participants, ne permettant pas de démontrer des effets sur l’humain à grande échelle.

En 2016, le professeur Nicholas Money, expert en biologie fongique à la Miami University, a réalisé une revue scientifique sur les supposées propriétés médicinales de ces champignons. « Malgré l’utilisation de longue date des champignons séchés et des extraits de champignons dans la médecine traditionnelle chinoise, aucune preuve scientifique ne vient étayer l’efficacité de ces préparations dans le traitement des maladies humaines », a-t-il conclu. Quant au terme « adaptogène », souvent associé à ces champignons, il « n’a pas de base scientifique », affirme David Navarro. « Il s’agit plutôt d’une appellation marketing qui a pour objectif de capter le lecteur ».

Quel avenir pour le champignon ?

Dans sa revue, le professeur Money ne balaie pourtant pas (définitivement) les potentielles vertus de ces champignons. « Des investissements importants dans des expériences contrôlées et des essais cliniques objectifs sont nécessaires pour développer cette pharmacopée naturelle », explique-t-il. Un point de vue que n’écarte pas Antoine Alibert, le fondateur de French Mush, convaincu de la nécessité pour l’ensemble des acteurs concernés de produire des extraits de qualité, tout en misant sur la recherche, pour faire valoir à terme l’efficacité de ce nouvel or brun. « La science des champignons a besoin de traçabilité, de fiabilité, et de preuves. C’est le travail que nous menons et qui est nécessaire pour l’imposer et la légitimer ».

Réels bienfaits ou effets placebo, au regard de l’évolution du marché, le public semble, lui, déjà conquis. « Mon conseil aux personnes intéressées par ces produits serait plutôt de consommer ces champignons de manière traditionnelle, sans transformation », ajoute David Navarro. Alertant toutefois : « La consommation de champignons doit rester modérée, car ce sont des organismes riches en chitine, qui n’est pas trop digeste ».

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Et de rappeler que le champignon ne se limite pas à cette application, loin de là. « Les scientifiques s’inspirent des champignons et de leur savoir-faire unique, riche de millions d’années d’évolution, pour mettre en place des solutions 'bio-inspirées' face au changement global », citant comme exemple leur capacité à recycler la matière organique ou à absorber et dégrader de nombreux polluants. Quel que soit le rayon qu’on lui attribue, à juste titre ou non, le champignon semble donc bel et bien parti pour faire sa révolution.