Victoria Berne
L'essentiel
- L’essai Aya pour l’exemple de Christelle Bakima Poundza analyse la trajectoire d’Aya Nakamura en la replaçant dans le contexte de la transformation de la France, en s’appuyant sur des archives de 2014 à 2026 et des entretiens menés en 2026.
- Aya Nakamura est montrée comme une artiste transgressive qui bouscule les codes par tout ce qu’elle incarne.
- L’autrice souligne que les médias français ont longtemps eu du mal à reconnaître la puissance d’Aya Nakamura auprès de sa communauté de fans.
«Je suis ni une caricature, ni un exemple. Juste une meuf qui dit merci ». Sur une scène au Luxembourg, la chanteuse Aya Nakamura se présente avec ces mots. Ses propres mots. Dans l’ouvrage Aya pour l’exemple, Christelle Bakima Poundza revient sur la trajectoire de « la reine de France », pour examiner toutes les tensions que celle-ci implique.
Dans cet essai publié au Seuil, l’autrice retrace une histoire qui dépasse largement la chanteuse. Comment être simplement une artiste quand votre existence devient un débat national ? « Aya est politique, pas parce qu’elle a envie d’être un étendard ou un symbole, mais parce que tout ce qu’elle cristallise est profondément politique », explique Christelle Bakima Poundza à 20 Minutes.
Un travail d’archiviste
« Ce n’est pas une biographie sur la chanteuse, mais un essai pour comprendre comment la France s’est transformée pour qu’une de ses plus grandes représentantes, ce soit elle », explique Christelle Bakima Poundza. Son travail s’est construit sur plusieurs années : des premières analyses publiées sur les réseaux sociaux à une table ronde organisée en 2023, puis un long article pour le magazine Views, avant de prendre la forme d’un livre.
Les archives ont été nécessaires pour son travail : « J’ai vraiment regardé et lu tout sur Aya entre 2014 et 2026 ». Interviews, passages télévisés, classements des ventes… À cette recherche s’ajoutent des entretiens menés de janvier à juillet 2026, avec des fans, des professionnels de la musique ou des personnes ayant partagé sa scolarité. L’autrice a même construit une frise chronologique, pour croiser les récits : « Elle a sorti Comportement à ce moment-là. C’était quoi le contexte politique, social, culturel de la France à ce moment-là ? », témoigne-t-elle. Et au fil des pages, une autre voix se dégage… Christelle Bakima Poundza inscrit aussi cette analyse dans sa propre histoire. « C’était essentiel parce qu’Aya Nakamura et moi, on est toutes les deux des femmes noires qui ont juste un an d’écart. C’est important pour moi de parler de mon endroit et pas du sien. »
Une artiste qui bouscule les codes
Une femme noire, issue d’un quartier populaire, mère de deux enfants, qui chante l’amour, le désir et la sexualité selon ses propres règles : pour Christelle Bakima Poundza, c’est cette combinaison qui vient heurter les attentes. « Elle est très transgressive ». En revenant sur son enfance, l’autrice insiste notamment sur les endroits que la chanteuse a fréquentés comme Aulnay-sous-Bois ou la Courneuve : « C’est très politique d’avoir grandi dans ces endroits-là et de finir par représenter la France », estime-t-elle. D’autant que les quartiers populaires restent fréquemment décrits négativement : « Elle vient exploser tout ça. »
L’enfance d’Aya est traversée par la musique : l’héritage griot de sa mère, les fêtes où elle l’accompagne, les chansons d’Oumou Sangaré. À cette transmission familiale s’ajoutent les références de son adolescence comme Karima, Kim, Princess Lover, Fanny J… « Si ces artistes n’avaient pas existé, artistiquement parlant, elle n’aurait peut-être même pas rêvé de devenir chanteuse », souligne Christelle Bakima Poundza.
Interroger sa place médiatique
Si le public a fait d’Aya Nakamura une star, les médias français ont longtemps eu du mal à lui donner cette place : « Si elle n’avait pas eu un succès international aussi fort, les médias français et l’industrie française ne l’auraient pas considérée », estime Christelle Bakima Poundza. À l’étranger, « on l’a prise au sérieux », et c’est cette reconnaissance qui a fini par contraindre les regards français à évoluer, estime l’autrice. Pour comprendre cela, elle évoque plusieurs exemples notables comme la différence traitement médiatique d’Aya Nakamura et d’Angèle issue des travaux du chercheur Keivan Djavadzadeh. Nées la même année, ayant émergé pratiquement au même moment et entretenant chacune des liens avec le rap, les deux chanteuses ne sont pas racontées de la même façon… Quand Angèle est inscrite dans la pop ou la chanson française, Aya est davantage renvoyée à ses origines et à la catégorie « urbaine ».
Et puis vient le changement. Un Met Gala, une cérémonie d’ouverture des JO et trois Stades de France d’affilée. « Maintenant, c’est quelqu’un qui est, au sens propre comme figuré, rentré dans l’histoire de France », observe Christelle Bakima Poundza.
Mais entrer dans l’histoire de France ne signifie pas devoir en porter toutes les contradictions. « On ne peut pas faire porter l’histoire d’un pays sur une personne », rappelle l’autrice. Derrière le symbole demeure une artiste, qui doit aussi pouvoir choisir ses engagements et vivre pour elle-même. « À la fin de la journée, elle est quelqu’un comme toi et moi, qui a ses contradictions. »