Saint-Valentin 2026 : La société doit-elle prendre en charge les ruptures et chagrins d’amour
Longtemps considérée comme un échec, la rupture amoureuse commence à être vue différemmentVictoria Berne
L'essentiel
- Qui dit Saint-Valentin, dit amour. Qui dit amour, dit relation. Et qui dit relation, dit rupture. À l’approche de la fête de l’amour, nous nous intéressons à ce sujet que l’on aborde rarement quand on parle d’amour, mais qui fait pourtant partie intégrante de nos vies : la rupture.
- Au-delà du chagrin, une rupture représente un moment de réorientation identitaire, de reconstruction identitaire, et c’est aussi un bouleversement du quotidien.
- Selon une enquête, 43 % des personnes interrogées déclarent qu’elles auraient recours à un congé pour chagrin d’amour si une telle mesure était proposée dans leur entreprise.
9h12, un mercredi matin au bureau. Vous êtes face à votre écran, le café à côté de vous est déjà en train de refroidir. Vous relisez pour la dixième fois le même e-mail sans comprendre un mot. Vous venez de vous faire faire quitter. Mais au bureau, personne ne le sait, parce qu’ici, on ne pleure pas, on reste « pro ».
Sauf que se faire briser le cœur, ce n’est pas seulement une image, et il existe même un syndrome : le « Tako-tsubo », parfois surnommé « syndrome du cœur brisé », qui rappelle à quel point une rupture peut avoir des effets concrets sur le corps et dans la tête. Et au travail, comme dans la société en général les maux d’une rupture ne sont pas accompagnés…
Un congé pour chagrin d’amour ? Voilà ce que pensent les salariés
Poser des RTT à cause d’un chagrin d’amour, ça peut faire sourire. Pourtant aux Philippines, en 2024, un député propose de créer un congé en cas de rupture amoureuse. Lordan Suan a déposé un projet de loi parlementaire pour que tout travailleur traversant un chagrin d’amour puisse bénéficier d’un congé non rémunéré, de trois jours maximum, pour s’en remettre, expliquait France Info. Dans un rapport publié par Zety, on apprend qu’un salarié sur trois a déjà posé un arrêt maladie ou utilisé des jours de congé pour se remettre d’une rupture amoureuse.
Et ce n’est pas qu’une question d’émotions. Les effets sont mesurables : 43 % déclarent une baisse de productivité ou de capacité de concentration, 38 % une baisse de motivation ou d’engagement, 25 % une assiduité affectée, 23 % une prise de décision altérée, et 17 % un impact négatif sur les relations au travail. Le paradoxe, c’est que tout le monde le vit… Mais personne n’ose le dire. 65 % des salariés se sentent mal à l’aise à l’idée de demander un congé pour chagrin d’amour, par crainte du jugement ou de conséquences négatives.
Pour Jasmine Escalera, experte carrière Zety, cette gêne vient d’une idée qui ne colle plus à notre époque : « Il est facile de considérer les ruptures amoureuses comme une affaire personnelle, intime. Mais cette idée de "laisser sa vie personnelle à la porte" ne fonctionne tout simplement plus », insiste-t-elle. « Les ruptures ne s’arrêtent pas lorsqu’on entre au bureau ou qu’on se connecte à Zoom. Elles influencent la manière dont on se présente, dont on pense, dont on dirige et collabore. » L’enquête montre d’ailleurs qu’il existe une attente de reconnaissance : un salarié sur trois estime que les employeurs devraient proposer un congé pour chagrin d’amour, et 43 % disent qu’ils y auraient recours si ce dispositif existait.
« Reconnaître ces expériences et offrir du soutien montre que l’organisation considère ses employés comme des êtres humains complets, et non comme des machines à productivité. »
La rupture, ce n’est pas « juste » un chagrin d’amour…
Si la rupture est aussi difficile à assumer publiquement, c’est qu’elle reste coincée dans une zone grise : connue de tous, mais encore stigmatisée. Jean-Claude Kaufmann, sociologue du couple, le résume ainsi : « La rupture est vue comme un échec. Les normes autour du couple évoluent, mais le rêve de vivre une belle histoire d’amour persiste. Derrière une rupture, il peut y avoir un choc psychologique extrêmement violent », même s’il rappelle que tout cela dépend des séparations et des personnes.
La rupture n’est pas non seulement un vide affectif, c’est toute une vie à réinventer. « C’est un moment de réorientation identitaire, de reconstruction identitaire. Il va falloir s’inventer une nouvelle vie. Les repères de l’existence ancienne ont été brisés. ». Cette dimension du quotidien est justement celle qu’Aurore Malet-Karas, docteure en neurosciences, estime trop peu considérée :
« Une rupture, c’est aussi un bouleversement du quotidien et un immense changement des habitudes. Le cerveau adore la routine, il adore les habitudes et en fait une rupture, c’est faire aussi un deuil de tout un quotidien. »
Jasmine Escalera le dit aussi en matière d'entreprise : « Quand un salarié traverse un chagrin d’amour sans soutien, cela n’affecte pas seulement ses émotions, mais aussi sa productivité, son engagement et la dynamique de l’équipe. »
Vers une société qui considère mieux la rupture ?
Dans un moment où la santé mentale devient de plus en plus considérée, la rupture ne peut rester un moment solitaire et de mal-être. Mais alors faut-il un congé officiel ? Normaliser la flexibilité ? Jean-Claude Kaufmann est prudent sur l’idée d’un congé systématique, l’enjeu serait plutôt celui de l’adaptation : « J’ai vu le mot flexibilité dans l’étude, ça me paraît extrêmement juste et intéressant. Quand on est dans ce cas-là, ce n’est pas le moment idéal où il faut avoir en même temps une grosse pression sur le travail. Alors on explose. Il faut donc une adaptation au niveau du travail. »
De son côté, Jasmine Escalera insiste sur une chose : ce n’est pas forcément la création d’un nouveau congé qui change tout, mais la culture. « Une approche efficace consiste à normaliser les différentes manières d’utiliser les congés payés, non seulement pour les vacances, mais aussi pour le bien-être mental et émotionnel. »
Notre dossier Santé mentaleEt certaines initiatives vont dans ce sens : « inverser le regard sur les ruptures amoureuses, souvent perçues comme des échecs », et en faire des moments de reconstruction. En s’associant à l’assurance Nostrum Care, Tinder lance l’initiative d’une « assurance bien-être pour les cœurs brisés », comprenant le remboursement de séances de thérapie, compléments alimentaires, séances de sport… Le tout dédié au bien-être pour une reconstruction émotionnelle, post-rupture. Pour Jean-Claude Kaufmann, le fait même que ces dispositifs émergent est révélateur : « L’existence de cet outil montre qu’il y a un problème au niveau social. »



















