Passer au contenu principalPasser à l'en-têtePasser au pied de page
Le foot est-il la seule chose capable de faire pleurer des hommes ?
Ascenseur émotionnel

Pleurer, hurler, s’embrasser : le football est-il un refuge émotionnel pour les hommes ?

À l’approche de la finale de la Ligue des champions, le football s’impose comme bien plus qu’un sport : un théâtre d’émotions qu’on observe peu souvent
Victoria  Berne

Victoria Berne

L'essentiel

  • Le football offre aux hommes un rare espace socialement légitime pour exprimer leurs émotions.
  • L’effet de groupe renforce l’intensité émotionnelle… jusqu’à faire déborder la coupe.
  • Ce terrain d’expression reste balisé : pleurer pour un but, oui. Mais pas pour un mal-être.

Samedi 31 mai : Paris s’arrête. Après une saison remarquable, le PSG affronte l’Inter Milan en finale de la Ligue des champions. Un match attendu avec l’intensité d’une finale olympique, d’un concert de Beyoncé, ou des deux à la fois. Derrière l’équipe de Luis Enrique, c’est toute une ville – voire tout un pays – qui va vibrer pendant plus de 90 minutes.

Mais au-delà du foot, au-delà du sport, ces grands rassemblements révèlent quelque chose d’autre : chez les hommes, ils libèrent une palette d’émotions rarement exprimées ailleurs. « Pour la finale de samedi, je pleurerais en cas de victoire comme de défaite » Cette anecdote glissée par un proche en dit long : le football est parfois l’un des seuls contextes où les larmes d’un homme ne sont pas suspectes. Dans une société encore corsetée par les normes virilistes, il autorise – à condition que ce soit pour un penalty – à ressentir, hurler, pleurer… en public.

Une tragédie grecque version crampons

Le football n’est pas qu’un sport. C’est un théâtre émotionnel, une tragédie grecque où les héros portent des crampons et où chaque hors-jeu déclenche un tsunami d’émotions.

« Le sport en général est un espace d’expression des émotions, explique Ludovic Lestrelin, sociologue. Les compétitions sportives sont un moment de libération légitime des émotions qui, d’ordinaire, restent contenues dans la vie quotidienne »

Et ce déchaînement émotionnel ne vient pas seulement du match, mais aussi du groupe. Comme l’explique François Ric, professeur en psychologie sociale, plusieurs mécanismes s’enclenchent : « Il y a la co-attention – on regarde ensemble, donc c’est plus intense –, la contagion émotionnelle – on imite ce que les autres ressentent –, et l’identification groupale – si Paris perd, je perds ».

Un espace encadré, mais intense, où les normes genrées vacillent le temps d’un match. Catalina Woldarsky, psychologue spécialiste en psychothérapie FSP, abonde : « Le patriarcat bride fortement l’expression émotionnelle masculine. Le football devient l’un des seuls endroits où un homme peut pleurer, embrasser un autre homme, sans que sa virilité soit remise en question. » Mais tout cela, bien sûr, dans des conditions très balisées : entre hommes, entre bières, et entre buts.

Libération ou explosion ?

Mais concentrer toutes ces émotions dans un seul et même exutoire n’est pas sans danger. « Puisqu’on s’imite les uns les autres, automatiquement, vous allez avoir une émotion qui va monter crescendo, quelle qu’elle soit, positive ou négative », prévient François Ric.

Pour Catalina Woldarsky, le foot « c’est un domaine où, la pression et l’identification aux joueurs sont fortes et quelque part, c’est un peu comme un terrain sauvage. les normes sociales encadrant l’expression émotionnelle masculine s’assouplissent mais ça reste dans les limites des normes hétéros et racisées dominantes, où l’homophobie et la suprématie blanche continuent à exister et sont parfois amplifiées. », explique-t-elle. « Donc sous le prétexte de défendre l’honneur de son équipe, certains se sentent autorisés à transgresser les normes habituelles de respect quand ils sont au stade ou au bar et quelqu’un ose faire une remarque négative sur son équipe. »

Un paradoxe : les hommes peuvent s’embrasser et pleurer… mais toujours dans une mise en scène viriliste. Ludovic Lestrelin précise : « Les débordements restent une libération contrôlée des émotions. Ce n’est pas une libération totale. […] Cette légitimité a malgré tout des limites. Quelqu’un qui irait trop loin peut se faire recadrer par le groupe… ou pas. »

Le dernier bastion de la masculinité ?

Pourquoi le foot et pas le patinage artistique ? Parce qu’il reste un bastion masculin. « Historiquement, le sport, et le football en particulier, est un monde d’hommes », rappelle Ludovic Lestrelin. « C’est un espace qui s’est construit comme tel. »

Dans ce monde, certaines émotions sont permises, mais sous conditions. Pleurer pour un but, oui. Pleurer parce qu’on va mal, bof. « Les femmes ont plus de liberté émotionnelle au quotidien. Les hommes, eux, doivent attendre un match pour avoir le droit de s’embrasser », souligne Catalina.

Et pas question de se projeter dans l’équipe féminine. « Je ne suis pas certain que si c’étaient des équipes féminines, ça soulèverait autant de ferveur », note François Ric. Catalina Woldarsky complète : « Malheureusement dans notre société, nous avons été socialisés à ne pas valoriser les femmes pour leurs efforts physiques ou leurs exploits sportifs, de sorte qu’il y a moins de glorification de leurs capacités ». Elle poursuit en expliquant que « cela se traduit à un problème systémique ou le sport féminin est moins pris au sérieux (elles doivent se battre pour avoir les mêmes droits et conditions que leurs collègues masculins) et moins populaire. Donc ça ne provoque pas les mêmes émotions. Je ne sais pas s’il y aura autant de larmes en regardant un match féminin qu’un match masculin. »

Quand le stade est vide

Le football agit comme un miroir déformant : il reflète à la fois une immense envie d’émotion, et les carcans sociaux qui empêchent de les vivre ailleurs.

Le Dr Catalina Woldarsky conclut : « Nous, les femmes, on n’a pas besoin d’attendre la Coupe du monde pour le faire. Les hommes, eux, doivent attendre que leur équipe gagne pour pouvoir pleurer ou s’embrasser. »