Tennis : « Depuis un an, on prévoit tout au dernier moment », confie Arthur Rinderknech sur la galère du circuit secondaire

INTERVIEW L’horizon flou des tournois mineurs fait parfois tomber les joueurs moins bien classés dans une chasse aux points autodestructrice, prévient le 136e joueur mondial, Arthur Rinderknech

Propos recueillis par William Pereira
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Arthur Rinderknech a remporté trois titres en Challenger
Arthur Rinderknech a remporté trois titres en Challenger — Twitter
  • Arthur Rinderknech n’est pas loin d’intégrer le top 100, mais il doit en passer par la chasse aux points dans une période rendue plus compliquée par le Covid-19.
  • En dehors des gros tournois, l’immense majorité des joueurs voit son quotidien fortement impacté par la pandémie depuis un an.

Pas facile de gravir les échelons du tennis mondial par les temps qui courent. Arthur Rinderknech, 136e joueur mondial, en sait quelque chose. Issu du sport universitaire américain – il a rejoint les Etats-Unis après le bac – le Français de 24 ans écume le circuit professionnel « secondaire » depuis seulement deux ans et demi. Son ascension se veut linéaire et rencontre un succès honorable. En 2020, il a remporté deux Challengers (auxquels on peut ajouter une finale perdue) et cette année, il s’est imposé à Istanbul.

Mais l’incertitude engendrée par le contexte sanitaire couplée au besoin de points pour grimper au classement rendent plus difficile la programmation d’une saison de tennis hors du top 100. Avec pour conséquences un risque de blessures ou de surmenage. Un piège dans lequel est plus ou moins tombé Rinderknech avant de se raviser. Ces dernières semaines, il a tenté sa chance sur plusieurs tournois du circuit principal (Montpellier, Rotterdam et maintenant Marseille). Entretien à l’ombre des cadors du tennis masculin.

A quoi a ressemblé votre calendrier de début d’année ?

Il y avait évidemment les qualifications de l’Open d’Australie qui étaient un bel et gros objectif. On a été assez longtemps dans l’incertitude compte tenu de la situation, on ne savait pas si elles se tiendraient en Australie ou ailleurs. Ensuite, on a su que ça se ferait ailleurs mais sans endroit précis et on a finalement su une semaine avant que ça se ferait à Doha. Il a fallu s’acclimater à d’autres conditions au dernier moment. Tout prévoir au dernier moment, c’est ce qu’il se passe depuis un an.

Vous ne passez pas loin du tableau principal à l’Open d’Australie…

J’ai perdu au dernier match des qualifs après deux matchs intéressant. Quand je regarde ce qui s’est passé là-bas et les deux semaines de quarantaine strictes que les qualifiés ont eues à observer en arrivant, je ne suis pas si mécontent d’avoir perdu. C’est difficile à dire. Mais je ne pense pas qu’aller m’enfermer deux semaines dans une chambre d’hôtel à ce moment-là aurait été la meilleure décision sportive que j’aurais pu prendre. Évidemment, jouer un tournoi mythique comme Melbourne est un rêve et j’espère avoir la chance de le faire très prochainement, mais compte tenu des conditions et du fait que je venais de sortir d’une préparation foncière de trois semaines, c’était un peu tout gâcher. Pour l’instant je vise plutôt le sportif que la folie ou le prize money.

En gros, ce n’était pas rentable de ruiner une préparation physique pour se prendre trois sets par Djokovic dans la foulée au premier tour ?

Voilà, c’est ça. On ne peut pas savoir sur qui on va tomber mais vu comme la situation était délicate à ce moment-là, c’était un risque que j’ai préféré ne pas prendre pour m’assurer de jouer trois, quatre ou cinq tournois sur le même laps de temps. En tant que potentiel lucky loser je serais rentré [dans la bulle] mais j’aurais été le dernier ou l’avant-dernier. Donc j’aurais été dans l’incertitude tout le temps, et psychologiquement ça aurait été difficile de faire ces deux semaines de quarantaine strictes enfermé dans ma chambre sans savoir si j’allais jouer.

Pour vous qui aspirez à gravir des échelons à l’ATP et qui êtes dans une phase ascendante, à quel point tout ceci est pénalisant ?

C’est délicat. Du point de vue de la programmation, on n’est jamais sûr de ce qui va se passer dans les prochaines semaines, donc on a tendance à se dire « je joue tant que je peux, on ne sait pas ce qu’il va se passer donc j’enchaîne ». Et puis on se rend compte que ce n’est pas la bonne solution. Il faut continuer à travailler, faire ses semaines d’entraînement qui sont importantes, travailler pour être meilleur et pas tomber dans le piège de jouer toutes les semaines et aller à la chasse aux points et aux victoires. Parce que les victoires ne viennent qu’avec le niveau de jeu et les progrès passent par l’entraînement.

C’est un peu le piège à éviter et je suis tombé dedans sur les derniers mois. Surtout depuis la reprise après le premier confinement. J’ai trop voulu enchaîner alors que j’aurais dû savoir faire des coupures pour me réentraîner, me reposer, me ressourcer et repartir en tournoi à 100 %.

Avec quelles conséquences ? Des blessures ?

On a tendance à vouloir grappiller tant qu’on le peut, à tirer sur la corde. Forcément ça débouche par moments sur des grosses fatigues ou des petites blessures. Conséquence, c’est ni de la compétition, ni de l’entraînement mais du repos total chez toi qu’il te faut. Et tu es perdant. Mais on ne peut pas se plaindre parce que le circuit continue d’avancer et bravo à l’ATP pour ça. Quand je vois que des joueurs veulent arrêter le circuit ou des trucs comme (soupirs). Je n’arrive pas à comprendre comment on peut tenir de tels propos quand on sait qu’il y a tout un écosystème qui vit et dépend de ça. Que quelques joueurs au top disent qu’il faut arrêter, c’est trop dur de voyager… On est les seuls à pouvoir voyager, donc c’est un peu délicat de s’en plaindre.

Puisque vous parlez des tops joueurs, Djokovic a récemment évoqué la possibilité de faire jouer plusieurs tournois au même endroit dans une bulle, Nadal a lui parlé de protéger le classement des joueurs. Quel est votre regard sur ces idées ?

En général j’aime beaucoup la vision de Nadal sur le circuit. L’organisation qui est en place fait de son mieux pour faire en sorte que les tournois aient lieu et faire ce qu’ils peuvent pour nous. Maintenant, le principe du tennis c’est vraiment de voyager dans le monde entier, c’est des pays organisateurs de tournois via un certain nombre de villes. Si on se restreint à un seul endroit sur un certain nombre de semaines voire de mois, ça va un peu contre les principes de base du tennis qui s’étend sur toute la planète.

Existe-t-il un risque de voir le circuit coupé en deux ?

Je pense qu’il faut que ce soit égalitaire, que chaque joueur ait sa chance d’aller le plus haut possible. Il ne faut surtout pas couper les deux différents circuits. Parce qu’il y a les très jeunes joueurs qui jouent très bien et qui potentiellement pourraient très vite entrer dans le top 150 ou le top 100 et qui à l’heure actuelle sont 500es, 600es, 800es… Ces joueurs ont le droit de rêver et de vouloir aller haut. Je ne pense pas qu’il faille couper ça, ce n’est pas du tout réglo pour l’ensemble des joueurs. Il ne faudrait pas par exemple que le système protège des joueurs dans les 100. On se retrouverait potentiellement avec des joueurs qui ne gagnent pas de match depuis longtemps et resteraient dans les 100 et d’autres derrière qui taperaient à la porte.